Quand l'heure des repas vire au combat

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Un enfant sur trois est perçu comme un mangeur difficile par ses parents. Nos petits sont-ils capricieux? Des spécialistes répondent à la question et présentent leurs conseils pour mettre fin aux éternels combats autour des repas.

Liam, 5 ans, n'a d'appétit que pour le dessert. Sa petite soeur refuse quant à elle de manger les aliments qu'elle ne connaît pas. Devant cet éternel cul-de-sac entourant les repas, leurs parents, épuisés, ne savent plus où donner de la tête. Un scénario exceptionnel? Loin de là, selon les nutritionnistes. La problématique des «petits mangeurs capricieux» serait même l'un des principaux «combats» alimentaires.

Jusqu'à 35 % des tout-petits sont qualifiés de mangeurs difficiles par leurs parents. Le sont-ils vraiment ? «Ce n'est pas un diagnostic, mais une perception des parents qui voient la situation comme étant anormale», précise Nathalie Régimbal, nutritionniste spécialisée dans la petite enfance. Or, on ne peut s'attendre à ce que les tout-petits aient les mêmes comportements que l'adulte par rapport à la nourriture.

Dans leur première année de vie, les bébés voient leur taille doubler et leur poids tripler. Ils ont, par conséquent, des besoins nutritionnels particulièrement importants. Leur croissance ralentit toutefois dans l'année qui suit, ce qui s'accompagne d'une diminution de l'appétit: l'enfant a d'autres intérêts, comme apprendre à parler, à marcher, à chanter.

C'est souvent autour de l'âge de 2 ans que s'installe une dynamique difficile au moment des repas. L'enfant, docile jusque-là, entre dans sa phase du «non» et exprime son désir d'affirmation et d'autonomie là où il le peut, soit en grande partie à travers la nourriture qui entre dans sa bouche... ou en sort! Il enchaîne ensuite avec une phase de néophobie alimentaire, ou une peur de la nouveauté, qui connaît son apogée entre 3 et 5 ans et disparaît graduellement vers l'âge de 8 ans.

Un appétit en dents de scie

La croissance est très irrégulière durant l'enfance, il est donc normal que l'appétit varie d'un jour à l'autre, et même d'un repas à l'autre. et n'ayez crainte: un enfant ne se laisse pas mourir de faim à cet âge.

«Les enfants connaissent instinctivement les quantités de nourriture qu'ils doivent manger en fonction de leurs besoins», explique Cosette Gergès, diététiste et cofondatrice des Nutritionnistes en pédiatrie.

Comme sa croissance n'est pas linéaire, il mange parfois comme un oiseau, parfois comme un ogre! En insistant pour qu'il mange, le parent risque de dérégler les signaux de satiété que l'enfant détecte instinctivement. Plutôt que de se nourrir quand il a faim, il le fera alors pour plaire ou ne pas déplaire à ses parents, et parce que l'heure des repas est devenue source d'angoisse.

Inné ou acquis?

Si l'appétit fluctue, les goûts aussi. «Les enfants détectent les saveurs de manière beaucoup plus intense que les adultes. On ne peut pas juger ces préférences en fonction de nos goûts à nous», note la nutritionniste en pédiatrie Stéphanie Côté. Par ailleurs, comme il n'y a pas deux personnes qui perçoivent les saveurs de la même façon, certains enfants seront plus enclins à découvrir des aliments que d'autres.

Les bébés sont cependant plus réceptifs à certaines saveurs qu'à d'autres de manière innée, selon une étude publiée dans le Current Biology Journal. Et cette capacité à détecter les saveurs commence à se développer dès la 8e semaine de gestation. La raison en est simple: la survie. Le foetus a une attirance pour le sucré, car le lait maternel dont il aura besoin pour rester en vie l'est naturellement. De la même façon, le nourrisson repousse les saveurs amères qui sont, dans la nature, plus susceptibles d'être toxiques.

Si nous avons d'emblée une attirance pour certains aliments, les goûts ne sont pas immuables pour autant. Ils continueront d'évoluer tout au long de l'enfance, et même plus tard. La sensibilité aux aliments s'atténuera peu à peu et fera place à plus d'ouverture aux différentes saveurs, dans la mesure où l'exploration culinaire se fait dans des conditions favorables.

Des attentes réalistes

«Quand des parents viennent me consulter, l'une des premières choses que je leur demande, c'est s'ils ont des attentes réalistes par rapport à l'heure des repas. Si on exige de son enfant des comportements qu'il n'est pas encore capable d'avoir, ça devient vite un champ de bataille», souligne Cosette Gergès.

Le temps passé à table est un problème récurrent, selon les nutritionnistes. À l'âge de 2 ou 3 ans, un enfant peut rester assis de 10 à 15 minutes. Ce temps passe à 20 minutes vers 5 ou 6 ans. Graduellement, il sera en mesure de rester en place plus longtemps.

«Il est important de rappeler aux parents que ce n'est pas la durée comme la qualité du repas qui importe. Il est préférable qu'il soit court, mais agréable que long et pénible», précise Stéphanie Côté, nutritionniste en pédiatrie.

De la même façon, il est vain de vouloir qu'un enfant reste propre et ne joue pas avec sa nourriture. Manger est, pour lui, une expérience multisensorielle. Il apprend non seulement à apprivoiser les aliments en les mettant dans sa bouche, mais en utilisant tous ses sens. Qu'il finisse son assiette? Un mauvais service à lui rendre, d'autant que les portions qu'on lui sert sont souvent trop grosses.

Enfin, on ne peut exiger qu'il aime tout, tout le temps, et encore moins du premier coup. «Notre responsabilité, en tant que parent, est de présenter différents aliments à nos enfants et de les initier à une variété de saveurs pour qu'ils aient cette ouverture, cette volonté d'essayer et d'explorer», conseille Cosette Gergès. Un parent qui a une belle attitude par rapport à l'alimentation et qui comprend les besoins de son enfant met la table pour des repas plus agréables et de bonnes habitudes alimentaires futures.

Les responsabilités des parents... et des enfants

Quoi? Le parent décide des aliments offerts à l'heure des repas. Ils devraient être variés, nourrissants et de qualité.

Quand? L'adulte détermine l'heure des repas et celle des collations, et crée une routine rassurante pour l'enfant.

Comment? Le parent est responsable de créer un climat agréable, favorable aux discussions et aux rapprochements autour du repas, ce qui est aussi propice à l'acquisition d'une attitude saine par rapport à la nourriture.

Où? Les repas se prennent généralement à table, loin des écrans. Au parent d'y voir !

Combien? L'enfant décide de ce qu'il met dans sa bouche. Seul son ventre peut lui dicter ce qu'il doit manger et dans quelles quantités.

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Des stratégies gagnantes

Le meilleur atout pour traverser cette période de fluctuations est la patience, disent les spécialistes. Mais comment ne pas la perdre, justement? Voici quelques façons.

Naviguer entre le familier et la découverte

La répétition est importante: quand l'enfant reconnaît un aliment, il sera plus enclin à le goûter, d'où l'importance de continuer à lui offrir ceux qu'il a rejetés. Une autre astuce consiste à introduire un nouvel aliment en compagnie d'autres qu'il connaît bien et qui sont rassurants. En terrain familier, il sera plus ouvert à explorer. «Plus on va introduira d'aliments de couleurs, de formes et de textures variées dans son assiette, plus c'est ce qu'il apprendra à aimer», selon Stéphanie Côté, auteure de Bébés: 21 jours de menus.

«Ça peut prendre de 8 à 15 fois, et même plus, avant qu'un enfant en vienne à apprécier un aliment ou qu'il ait même envie d'y goûter. Les parents ne doivent pas se décourager», affirme Nathalie Régimbal, nutritionniste.

Servir des petites portions

Il est préférable que l'enfant en redemande plutôt que de le décourager avec une portion trop copieuse. Comment réagirait-on en se voyant offrir une marmite de ragoût pour le souper? Un tout-petit a un tout petit estomac: c'est normal qu'il mange beaucoup moins que nous. Utilisez sa main comme point de repère, suggère la nutritionniste en pédiatrie Cosette Gergès. Le poing fermé représente la portion de féculents ou de fruits et de légumes et sa paume, les viandes et substituts. Attention, cette référence correspond aux quantités servies et non à celles qu'il doit manger!

Bien utiliser les collations

Elles ne devraient pas être choisies au hasard. Les collations servent à rassasier jusqu'au prochain repas et devraient idéalement précéder ou suivre celui-ci de deux heures, pour ne pas nuire à l'appétit. Elles servent aussi à compenser, d'un point de vue nutritif, pour les aliments qui n'ont pas été mangés lors du repas précédent. L'enfant n'a pas touché à sa viande? On pourra lui servir une petite portion de protéines, comme un morceau de fromage, en après-midi.

Montrer l'exemple

Quand le parent montre son appréciation pour un aliment, l'enfant se dit que ça vaut peut-être la peine d'y goûter. Et inversement si on le repousse. Difficile de transmettre un plaisir à table si on ne l'a pas. On peut aussi y aller de témoignages personnels: «Moi, quand j'étais petite, je n'aimais pas le foie, et maintenant, j'aime ça!» «On est vraiment une personne importante dans la vie de nos enfants à ces âges, et une référence. Les enfants agissent par mimétisme», souligne Nathalie Régimbal.

Manger et cuisiner avec les sens

L'enfant apprivoise la nouveauté avec tous ses sens. Il est non seulement souhaitable qu'on le tolère, mais qu'on encourage son enfant à explorer de cette façon et à mettre des mots sur ses sensations. Il sera également plus enclin à manger ce qu'il a mis des efforts à préparer et dont il est fier.

Regarder: «Peux-tu le décrire?»

Sentir: «À quoi cela te fait-il penser?»

Toucher: «Est-il mou, craquant, ferme?»

Goûter: «Porte-le à tes lèvres d'abord. Tu peux maintenant le lécher, puis prendre une toute petite bouchée.»

Rassurer, encourager, féliciter

S'il goûte et ne trouve pas ça agréable, on le félicite d'avoir essayé - mais jamais pour les quantités, car cet aspect le concerne, lui. Une autre fois, ce sera peut-être différent! «Plus il y a de positif entourant les repas, plus l'enfant voudra avancer dans son développement du goût», insiste Cosette Gergès. «On a une enfant qui a toujours refusé de manger des ananas, se rappelle la directrice générale du CPE St-Édouard, Luce Vandemeulebroecke. On lui répétait: "Tu peux en manger si tu veux; tu le recraches, ce n'est pas grave". La dernière journée de garderie, elle s'est décidée à le faire!»

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Des «problèmes» courants

Que faire quand il ne veut rien savoir du repas, qu'il recrache systématiquement ses légumes ou qu'il n'a d'appétit que pour le dessert? Quelques avenues possibles.

Il refuse le poisson

On accepte le fait qu'il mangera peut-être moins lorsqu'on lui en sert, mais on en met quand même de petites quantités dans son assiette - une ou deux bouchées - et on l'invite à goûter. La prochaine fois, on le remet dans l'assiette en le présentant autrement: grillé, en sauce, en croquette, en papillote... Chose certaine, on ne cuisine qu'un repas pour toute la famille. Le camoufler? Ce n'est pas la stratégie idéale, ou sinon, on le rend visible en partie pour que l'enfant se familiarise avec l'aliment.

Il mange de tout... avec du ketchup

Les sauces peuvent apporter plus de saveur, de couleur et de texture, ce qui est un plus. Mais en mettant du ketchup partout, tout finit par goûter la même chose! «Ça reste un condiment. Par conséquent, on y va modérément et on l'offre à l'occasion, dit Nathalie Régimbal, nutritionniste spécialisée dans la petite enfance. Je suggère aussi de faire soi-même les sauces pour qu'elles soient moins salées et sucrées, ou de prendre les versions plus santé du commerce.»

Tout passe bien à la garderie, mais pas à la maison

C'est le principe de «ailleurs, c'est meilleur»! À la garderie, il y a un effet d'entraînement puisque le repas est pris en groupe. Par ailleurs, l'enfant n'est pas en opposition avec son éducatrice, mais avec ses parents, selon Cosette Gergès, nutritionniste en pédiatrie. Cette attitude atteint son apogée vers l'âge de 2 ans et peut revenir en force à l'adolescence. «Toutes ces tactiques ont souvent un but: avoir l'attention des parents. Ce qu'on leur suggère, c'est d'éviter la lutte de pouvoir aux repas et d'en faire une activité parmi tant d'autres.»

Il a toujours faim au moment du dessert

On se limite à une portion. On ne compense pas les quantités qui n'ont pas été prises au repas avec trois desserts, même s'il est nutritif. Du dessert, il y en a ou pas. Si on ne mange pas tout, il y en aura tout de même. «Il ne doit pas être une condition à ce qui a été mangé avant, précise la diététiste Stéphanie Côté. Ça contribue à le mettre sur un piédestal et à dénigrer les autres aliments. Le repas devient alors l'obstacle à franchir pour avoir une récompense ou une source de réconfort.»

Il ne mange que du beige et du lisse

On peut être ouvert à modifier son assiette: certains enfants n'aiment pas que tout soit mélangé, alors que pour d'autres, c'est le contraire. Mais en leur offrant uniquement ce qu'ils veulent et ce qui leur est déjà familier, on leur coupe toute chance de découvrir autre chose. Les goûts évoluent. Une approche pourrait être d'introduire de nouvelles couleurs et textures parmi des aliments qu'il aime déjà.

Il a faim une demi-heure après être sorti de table

Première question à se poser :a-t-il mangé suffisamment au repas ou sinon, pourquoi? La collation précédente était-elle trop rapprochée du repas ou a-t-il trop bu? On lui rappelle que s'il ne mange pas toute son assiette au repas, il aura la même quantité de dessert que tout le monde et devra ensuite patienter jusqu'à la prochaine collation. «C'est aussi le devoir du parent de répéter les règles, souligne Nathalie Régimbal. L'enfant comprend alors le terrain de jeu dans lequel il évolue.»

Il n'a plus d'appétit

C'est peut-être passager. Si la situation perdure, il y a peut-être une autre raison: a-t-il fait assez d'activités motrices, est-il fatigué ou malade, la collation est-elle trop copieuse ou a-t-il d'autres préoccupations? «Il y a plein de choses à observer avant de chercher à tout changer. Certains enfants aiment manger isolés, d'autres non, observe la directrice générale du CPE St-Édouard, Luce Vandemeulebroecke. L'heure des repas n'est peut-être pas agréable parce qu'il se chicane toujours avec un ami assis à côté de lui. Parfois, c'est aussi simple que ça!»




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