Un enfant dans un monde de grands

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«Bien sûr, souligne l'auteure Erika Christakis, on peut enseigner à des enfants que deux et deux font quatre, mais pour vraiment saisir cette notion, cela prend des années d'exploration active, de jeux de lego, de construction de forts, de blocs, etc.»

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Assieds-toi. Ne bouge pas. Écoute. Répète après moi. Un, deux, trois. À lire The Importance of Being Little, What Preschoolers Really Need from Grownups, l'éducation préscolaire est loin d'être adaptée aux besoins, et surtout au potentiel, des enfants.

Si cette virulente critique s'adresse d'abord au système scolaire américain, nous avons tout de même beaucoup à apprendre des réflexions de l'auteure, Erika Christakis, une experte un brin rebelle en éducation préscolaire, qui vient de signer une chronique-choc sur le sujet dans la revue Atlantic.

Nous nous sommes entretenus avec elle. Cinq questions pour comprendre.

On dit souvent que les enfants ont besoin de plus de jeux libres, de reconnecter avec la nature et surtout  de passer moins de temps devant  les écrans. Mais à la lecture de vos réflexions, le problème serait beaucoup plus profond que cela.

J'aime beaucoup la métaphore de l'habitat naturel. On parle de questions d'environnement, de changements climatiques et de disparition de certaines espèces, et je trouve que l'analogie avec l'enfance est intéressante. Je dirais qu'on assiste à l'érosion de l'environnement naturel d'apprentissage de l'enfant. Quand on parle de jeux libres ou d'écrans, on a tendance à jeter le blâme sur les parents ou les enseignants. Mais la question dépasse tout cela. Il est plutôt question de la façon dont nous voyons l'enfance. L'idée, c'est que l'espace de l'enfance est en train de fondre, alors que superficiellement, les enfants sont plus visibles que jamais. Aux États-Unis, les parents passent aujourd'hui plus de temps avec leurs enfants que dans les années 60. Et ils travaillent ! Sauf que la différence, c'est qu'aujourd'hui, on voit les enfants avec des yeux d'adultes.

En quoi l'éducation préscolaire est-elle mésadaptée, selon vous?

Il suffit de regarder une classe de maternelle. Ça ne ressemble en rien à l'habitat naturel d'un jeune enfant. Ça ressemble à une classe de primaire. Toutes les transitions qu'on impose aux enfants, le temps structuré, le manque de temps pour discuter, pour jouer, l'instruction directe, rien de cela ne reflète le mode d'apprentissage d'un jeune enfant. C'est comme si on avait oublié ce que c'était qu'être un enfant. [...] Pourquoi? À cause de tous les changements de société, de plus en plus d'enfants se retrouvent en garderie, au préscolaire, je ne dis pas qu'ils ne devraient pas y être, mais ce que je dis, c'est qu'on a sorti les jeunes enfants de leur habitat naturel et qu'on leur impose un rythme d'adulte. Avec des horaires d'adultes.

Comment fonctionne un jeune enfant, cognitivement, alors?

Un enfant de 3, 4 ou 5 ans a du mal à saisir les jours de la semaine. Par contre, il va avoir une capacité extraordinaire à avoir une conversation détaillée autour d'un sujet complexe. L'idée, c'est que les enfants de cet âge sont capables de développer tout un vocabulaire autour de sujets qui les passionnent. C'est pour cela que je dis que, cognitivement, l'éducation préscolaire rate son coup. Comment les jeunes enfants apprennent? Avec une participation active. En se salissant les mains, littéralement. Dans mon livre, je cite l'exemple de jeunes enfants qui ont déplacé des pneus. Cela leur a offert une compréhension profonde des chiffres, bien supérieure à une simple feuille de calculs. Bien sûr, on peut enseigner à des enfants que deux et deux font quatre, mais pour vraiment saisir cette notion, cela prend des années d'exploration active, de jeux de lego, de construction de forts, de blocs, etc. Tout cela a l'air simpliste comme ça, et pourtant, c'est fondamental.

Et concrètement, cet apprentissage par l'exploration est-il faisable?

Mais oui, ça l'est. Et non, vous n'aurez pas besoin de déménager en Finlande pour le vivre! Ce n'est pas non plus réservé aux communautés les plus riches. Par contre, ce dont on a besoin, c'est un système et des enseignants qui comprennent le développement de l'apprentissage d'un jeune enfant. Et évidemment, les salaires des enseignants sont ici un élément-clé. Ce qui est intéressant, c'est que ce n'est pas nécessairement une question de diplômes, mais plutôt de formation. Il faut former les enseignants à cela. Malheureusement, ce que l'on fait, c'est de l'enseignement pour le court terme, facile à évaluer. En Finlande, vous savez, on n'évalue pas les enfants, mais l'environnement d'apprentissage de l'enfant. L'idée, c'est de créer un environnement où l'enfant pourra naturellement apprendre et offrir du matériel particulier pour favoriser de tels apprentissages.

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The Importance of Being Little

On perçoit un sentiment d'urgence dans votre livre. Pensez-vous vraiment que ce soit si grave?

Je fais énormément confiance aux enfants. Ils sont capables de tirer des apprentissages d'à peu près n'importe quel contexte. Mais cela dit, même si je ne veux pas traumatiser les lecteurs, je pense que oui, il y a urgence. C'est un problème réel, quand on sait qu'aux États-Unis, il y a une explosion de cas d'expulsion d'enfants, dès la maternelle ! Et cela touche d'une manière disproportionnée les enfants défavorisés et de couleur. Alors que ce sont eux qui ont, par ailleurs, le plus à tirer d'une éducation à la petite enfance de qualité. On sait aussi que de plus en plus d'enfants reçoivent différents diagnostics de toutes sortes. Alors oui, je dirais que nous sommes déconnectés des réels besoins des enfants. Les trois quarts des enfants de 4 ans aux États-Unis sont dans un service de garde ou préscolaire. Il faut qu'on corrige le tir.

Pour ou contre l'activité de bricolage

Dans son livre, The Importance of Being Little, publié tout récemment aux éditions Viking, l'auteure cite l'exemple du bricolage de l'Action de grâce (Noël, Pâques, fête des Pères?) que les enfants de 3 à 5 ans rapportent religieusement à la maison. A-t-il une réelle valeur? ose-t-elle demander. L'enfant y a-t-il trouvé un sens quelconque? Au lieu d'imposer à chacun de coller des plumes (pour le symbole de la dinde) et de colorier le même sempiternel oiseau, pourquoi ne pas profiter de l'occasion pour sonder les enfants et voir ce qui les intéresse vraiment: observer les oeufs des dindes, les comparer aux oeufs des poules, pourquoi ne pas faire une omelette, écrit l'auteure. Parce que non, dit-elle, votre enfant n'est pas un aimant de réfrigérateur. En un mot: au lieu de se concentrer autant sur le produit final (plus facile à évaluer, certes), pourquoi ne pas se concentrer sur le procédé. À méditer...

Les cinq clés d'un enseignement de qualité

Voici, en cinq temps, ce que ça prend pour se mettre au rythme de l'enfant, résume Erika Christakis, consultante en petite enfance.

1) Comprendre les enfants

«Il faut être en relation avec l'enfant», résume l'auteure. Et cela doit se traduire par un enseignement adapté, dit-elle. Un exemple? À 3 ans, les enfants sont dans la pensée concrète. Oubliez l'enseignement des planètes, dit-elle. «Incroyablement abstrait.»

2) Exit le produit, place au procédé

Oubliez les bricolages, faits à moitié par les enseignants de vos enfants, dénonce l'auteure, qui n'est pas à une provocation près. Au contraire, dit-elle, une éducation adaptée laisserait les enfants explorer les matériaux de leur choix, pour un résultat certes incertain, mais dans le cadre d'une démarche plus authentique.

3) Prioriser les relations

«Les enfants ne sont pas de petites îles», illustre l'auteure. Ils sont issus d'une communauté, une culture, une famille, qu'il faut connaître et comprendre dans le cadre d'une éducation à son échelle.

4) Prôner la flexibilité

Les enfants ont besoin de temps. Or, trop souvent, les journées sont découpées en activités minutées, qui laissent trop peu de place à la créativité, au jeu, à la possibilité de creuser un sujet ici, une idée là. «Il faut des horaires centrés sur les besoins des enfants.»

5) Un métier valorisé

Évidemment, tout cela passe par les enseignants, et la valorisation d'un métier sous-payé, conclut-elle. «Il faut payer pour la qualité.»

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