Ado cherche ado pour loisirs... et plus

L'époque où il suffisait d'installer l'ordinateur familial dans un endroit... (Photo archives AFP)

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L'époque où il suffisait d'installer l'ordinateur familial dans un endroit achalandé pour encadrer la vie virtuelle de nos jeunes est révolue. Les appareils mobiles accordent une intimité numérique jamais égalée. Jeux en ligne, réseaux sociaux, sites de rencontres pour les 11-24 ans : la vie personnelle des adolescents n'a pourtant jamais été aussi exposée. La Presse s'est penchée sur ce qui branche nos jeunes. Au passage, nous avons fait des rencontres troublantes.

Il est 18 h, et Clémence, 12 ans, vient de créer un profil sur un site de rencontres spécialement conçu pour les adolescents. Rapidement, des dizaines d'internautes lui témoignent de l'intérêt. Beaucoup d'intérêt.

Parmi eux, des hommes qui disent avoir deux fois son âge. Une situation prévisible, car ce site a été conçu pour des utilisateurs de 11... à 25 ans.

Quelques mois après l'arrivée au Québec de ce nouveau type de réseau social, La Presse a voulu constater de plus près ce qui s'y passe. Nous avons surfé 10 jours dans la peau de Clémence, élève de 1re secondaire. Sans solliciter d'« amitiés », nous y avons cependant fait des rencontres troublantes.

Parmi elles, Thomas*, 23 ans. Comme notre photo est floue, il s'informe au sujet de notre poids et de notre taille. Il en déduit que la fille de l'autre côté de l'écran a un profil athlétique. Puis, il se lance : « Il y a un sport que j'aimerais faire avec toi. »

- Ah oui ? Quoi ?

- Te faire jouir.

Ses intentions sont sans équivoque. Il sait qu'il s'adresse à une internaute d'à peine 12 ans, et pourtant, il insiste : « Arrête, tu es trop jolie, ça m'intéresserait vraiment beaucoup. Toi, es-tu intéressée ? As-tu Skype, jolie femme ? »

Cette conversation a lieu sur le site Rencontre-Ados.net. La hausse de popularité de ce site au Québec a fait du bruit au cours des derniers mois, et pour cause : il ne suffit que de quelques échanges banals pour que plusieurs utilisateurs adultes se pointent et demandent aux membres de discuter devant une caméra.

« En France et en Belgique, ces sites de rencontres pour jeunes ont beaucoup de succès, explique René Morin, porte-parole du Centre canadien de protection de l'enfance. On sent que ça s'en vient de notre côté de l'Atlantique. »

Kiss-Ados.com, Nodaron.com, Rencontre-Ados... ces sites attirent des milliers de jeunes Européens.

Les adolescents d'ici n'ont toutefois pas attendu ces espaces numériques pour discuter avec des étrangers. Des sites de blogues et de clavardage, comme SkyRock.com et Blablaland.com, attirent une jeune clientèle qui poursuit ensuite la conversation sur d'autres applications.

L'objectif : faire de nouvelles rencontres, s'exprimer librement devant un nouveau public, faire des découvertes.

Pour sa part, Charles, 15 ans, nous explique en ligne, sur Rencontre-Ados, qu'il y cherche des amis, de l'amour, « et autres », sans préciser exactement ce qu'« autres » signifie. D'autres ont aussi des aspirations pleines d'espoir, comme pour Louis, 12 ans, qui affirme « chercher une fille de Québec de moins de 13 ans pour une relation durable ».

Très rapidement, les conversations privées sur Rencontre-Ados mènent aussi presque toutes à la même question : on se parle devant la caméra ? Le moyen, pour beaucoup d'utilisateurs, de voir à qui ils ont affaire. Devant notre refus de nous montrer à la caméra, plusieurs interlocuteurs ont d'ailleurs mis fin à la discussion.

Pas Alec, cependant. « Tu le trouves beau, le haut de mon corps ? », demande l'homme de 24 ans dès les premières salutations faites. Il fait référence à une photo de lui, chemise ouverte. Nous lui répondons qu'il n'est pas « complexé », et il ajoute : « Si tu veux vérifier, tu viendras me voir héhé. »

Attention

Si leur âge est bel et bien celui qu'ils annoncent, Thomas et Alec marchent en terrain extrêmement glissant, voire illégal.

«Juste la télécommunication, juste dire "je veux coucher avec toi", c'est une infraction de leurre. C'est une infraction criminelle.»

Nathalie Leroux
procureure aux poursuites criminelles et pénales

Et ce, même si, en réalité, Clémence n'a pas réellement 12 ans. Par le simple fait que l'homme à l'autre bout croit s'adresser à une mineure et qu'il planifie des gestes de nature sexuelle, il se trouve dans l'illégalité.

La procureure ajoute que l'âge de consentement sexuel, selon la loi, est de 16 ans. À 14 et 15 ans, la différence d'âge entre un mineur et un adulte qui ont de telles conversations doit être de moins de cinq ans. Avec des jeunes de 12 et 13 ans, cet écart se rétrécit à moins de deux ans.

Enfin, il est interdit par la loi de tenir des propos à caractère sexuel avec un enfant de 11 ans et moins. « Ce n'est pas compliqué : pour un gars de 24 ans, il faudrait que la fille ait 16 ans, l'âge de consentement, pour ne pas qu'il soit dans le trouble », ajoute la procureure.

Nous avons exposé notre démarche à l'équipe de Rencontre-Ados, qui a refusé de nous accorder une entrevue. L'entreprise s'est toutefois protégée. En s'inscrivant, les nouveaux utilisateurs assurent avoir lu les règlements du site... et ces règlements stipulent qu'aucun mineur ne peut être actif sur Rencontre-Ados sans la permission de ses parents ni même naviguer sur le site sans la présence d'un adulte.

Une règle aisément contournée par la grande majorité des 1400 jeunes Québécois de moins de 18 ans qui s'y trouvent.

Besoin de reconnaissance 

Mais qu'est-ce qui pousse les jeunes à chercher l'âme soeur sur le web plutôt qu'à l'école ou chez des copains ? « Dans la vie tridimensionnelle, c'est beaucoup plus menaçant d'aller vers l'autre. Sur l'internet, on se montre sous notre plus beau jour, on n'est pas devant l'autre avec nos faiblesses », explique d'abord Jocelyne Robert, sexologue et auteure.

Il est donc tout à fait normal, d'après elle, que les jeunes passent par là pour y parler (beaucoup) de sexualité. « La caractéristique fondamentale de l'adolescence, c'est de confirmer notre identité sexuelle. C'est ça qu'ils vont chercher sur le web ! »

Normal, donc, qu'ils posent des questions, qu'ils y parlent de leurs préférences, de leurs découvertes. Et qu'ils échangent à ce sujet avec des étrangers.

Sur sa page de profil, un jeune de 13 ans affirme d'ailleurs chercher quelqu'un à qui parler d'homosexualité, car il ne trouve personne à qui en parler. « Je me sens super déprimer » (sic), confie-t-il, avant de glisser l'adresse de sa page Facebook personnelle.

Sur un forum de discussion, le jeune Antoine demande à la ronde « pourquoi les jeunes aiment montrer leur corps en photo ». Plusieurs réponses suivent, dont certaines, fouillées : « J'pense que c'est un moyen de se sentir exister... mais certains sont juste de nature à exhiber leur corps, après tout, une photo de profil c'est fait pour se montrer », tente Léo.

Maintenant, afin d'éviter qu'ils soient vulnérables devant des utilisateurs moins fréquentables, ou potentiellement dangereux, Jocelyne Robert suggère aux parents d'éviter de se présenter comme ceux qui interdisent tout, mais comme ceux qui comprennent, qui sont concernés. Le tout pour favoriser une bonne communication. « Les adolescents sont dans le moment présent, explique-t-elle. Ils sont aussi dans la pensée magique. Le gars te flatte dans le sens du poil, tu es tout à l'envers, et même si tu te fais dire ça sur le web... tu es tout à l'envers aussi. Ces émotions existent, il ne faut pas les banaliser. »

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* Il est possible que les usagers avec qui nous avons échangé des messages se soient fabriqué une fausse identité. Nous avons par ailleurs changé le nom des interlocuteurs.




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