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Boire au sein à 6 ans

Sarah Rose, Gabrielle, Éloi et Ulysse qui boit... (Photo: Frédéric Côté, La Tribune)

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Sarah Rose, Gabrielle, Éloi et Ulysse qui boit au sein de sa maman Marie-Claude Couture

Photo: Frédéric Côté, La Tribune

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Sophie Allard
La Presse

«Maman, j'aime ton lait autant que les bonbons. Tu sens bon le lait.» Âgé de 4 ans, Benjamin se réveille et s'endort immanquablement au sein de sa mère. À l'occasion, il tète aussi lorsqu'il s'ennuie. Ses soeurs ont été allaitées pendant près de six ans. Pour Mylène Schryburt, âgée de 38 ans et mère de quatre enfants, l'allaitement prolongé s'est fait tout naturellement. Comme elle, de plus en plus de Québécoises font fi des préjugés et donnent le sein à leur bambin. Une bonne idée, la tétée à 5 ans ?

Mylène Schryburt a allaité son premier garçon pendant plus de trois ans. C'était il y a 12 ans. Depuis, elle n'a jamais arrêté. Selon un calcul rapide, elle aurait donné au moins 26 000 tétées jusqu'à maintenant ! «Je n'ai pas osé tenir le compte», dit-elle en riant. Jamais elle n'aurait cru donner le sein aussi longtemps. Selon une étude australienne, 87 % des mères qui pratiquent ou ont pratiqué l'allaitement prolongé n'avaient pas l'intention de le faire.«Je ne pense pas qu'une mère accouche et rêve d'allaiter son enfant pendant cinq ans, confie l'enseignante devenue maman à temps plein. Ma mère me répétait à quel point c'était une belle expérience, alors je souhaitais allaiter au moins 12 mois. Pourquoi j'ai continué ? Parce que je n'ai pas trouvé de raison d'arrêter. Ça s'est fait au jour le jour. On ne les voit pas vieillir.» Souvent, les bambins plus âgés tètent peu, une ou deux fois par jour.

Sa fille Noémie, âgée de 9 ans, a bu au sein jusqu'à 5 ans et 11 mois. Quelques mois avant la naissance de son frère Benjamin, elle a tenté de se sevrer de son propre chef. Elle a cessé de téter une semaine, puis une autre. «Après, j'ai goûté au lait de maman et je trouvais que ce n'était vraiment pas bon. C'était salé», confie-t-elle timidement. Lors d'une grossesse, la production lactée diminue et les hormones altèrent le goût du lait.

Il n'existe aucune donnée statistique sur le nombre de mères qui pratiquent l'allaitement prolongé, mais elles seraient de plus en plus nombreuses. «On n'a qu'à regarder la multiplication des sites web, des forums et des blogues sur le sujet. On voit aussi une tendance à la hausse dans les cercles d'allaitement. Ce n'est que la pointe de l'iceberg», avance l'auteure britannique Ann Sinnott.

En janvier, elle a publié Breastfeeding Older Children (Free Association Books), dont la version française est attendue en 2010. Pour son livre, cette monitrice de la Ligue La Leche a sondé mères, pères et enfants de 48 pays afin d'explorer les mythes et réalités de la pratique.

«Aujourd'hui, le sein est perçu comme un objet sexuel, affirme Ann Sinnott en entrevue téléphonique. Sa fonction première d'allaitement est disparue. C'est devenu inacceptable d'allaiter son bambin en public. On voit les enfants comme des petits adultes dès qu'ils parlent et qu'ils marchent, alors certaines personnes réagissent fortement. Allaiter n'a rien d'un acte sexuel.»

Les pressions viennent du public, mais aussi de la famille et des professionnels de la santé. Selon plusieurs psychologues, l'allaitement prolongé pourrait nuire au développement psychologique de l'enfant, à son autonomie. On s'interroge aussi sur ces mères allaitantes : obéissent-elles au doigt et à l'oeil à leur enfant, sont-elles trop attachées à leur progéniture ? Les principales concernées, convaincues des bienfaits de l'allaitement, préfèrent faire la sourde oreille.

Remède miracle contre les bobos

«L'allaitement est un remède fantastique contre la gastro. Quand toute la maisonnée est malade, mon garçon Ulysse, qui est allaité, s'en tire à tout coup, indique Marie-Claude Couture, mère de quatre enfants. Quand il ne mange pas, je suis rassurée parce qu'il trouve ses nutriments dans mon lait. Je l'allaite aussi lorsqu'il est trop excité et qu'il a besoin d'être calmé. Pour l'endormir, ça fonctionne instantanément.»

Selon l'auteure Ann Sinnott, les enfants tètent naturellement jusqu'à ce que leur système immunitaire soit mature, vers l'âge de 4 ans. « Les enfants ont tendance à téter davantage lorsqu'ils sont malades et ils se rétablissent plus rapidement », avance-t-elle. Selon des études américaines, le lait maternel, riche en anticorps, aurait aussi des vertus anticancer. Bientôt une thérapie au lait humain ? Ann Sinnott y croit.

L'allaitement prolongé - ou serait-ce le maternage attentionné ? - aiderait au développement psychologique de l'enfant, toujours selon l'auteure. S'il est cajolé et qu'on répond rapidement à ses besoins, le bambin vivra moins de détresse et davantage d'émotions positives, comme le plaisir et le confort. Il se sentira en sécurité, confiant, prêt à affronter le monde. «Mes enfants sont aujourd'hui très empathiques et autonomes. Est-ce dû à l'allaitement ? Je ne sais pas. C'est probablement parce qu'on a toujours été à leur écoute», croit pour sa part Mylène Schryburt.

«L'allaitement est source de réconfort. C'est la façon que les enfants ont trouvée pour qu'on prenne un temps d'arrêt pour les câliner. C'est un moment privilégié pendant lequel on se colle. Les enfants, autant que les bébés, ont grand besoin d'être touchés», confie Sandrine, 43 ans et mère de quatre enfants. Elle a allaité sa dernière, Maëlys, pendant six ans. «Ça faisait drôle, elle allait à l'école. Jusqu'à 3 ans, elle a tété à la demande, tout le temps et partout. Elle est très sensible. Après, j'ai imposé mes limites, je trouvais que c'était exigeant.»

Âgé de 4 ans, Romain est né avec une malformation cardiaque et il a dû subir plus d'une intervention chirurgicale dans sa courte vie. «Pendant les examens à l'hôpital, je l'ai allaité pour diminuer son stress, indique Sophie Lesiège, 30 ans, mère de trois enfants. Lors de sa dernière opération, il pouvait à peine bouger, il n'avait qu'à tourner la tête et il pouvait téter, c'était pratique.»

Sophie Lesiège pratique l'allaitement en tandem. Léandre, âgé de 2 semaines, boit aussi au sein. «Romain tète sporadiquement. Ça se passe bien. C'est gratifiant de leur donner le meilleur de soi, de combler leurs besoins nutritionnels et émotionnels. Mes enfants sont en santé, ils ne sont pas dépendants, ils ont beaucoup d'assurance. C'est tellement pratique en pleine nuit quand on fait du camping !»

Des bienfaits ? Aucune preuve

«L'allaitement prolongé a été très peu étudié. Il est donc difficile de démontrer qu'il présente de réels bénéfices pour l'enfant et pour la mère dans les pays développés», note le Dr Michael Kramer, professeur de pédiatrie à l'Université McGill. Chercheur émérite, il est directeur scientifique de l'Institut de développement et de la santé des enfants et des adolescents.

«Dans les pays en voie de développement, l'allaitement semble être une meilleure source de nutrition et favorise la croissance. Ça prévient les diarrhées et ça réduit le taux de mortalité durant la deuxième année de vie. Après, on ne sait pas», indique le Dr Kramer. Une étude réalisée en Chine rurale sur 2148 enfants de 12 à 47 mois (citée dans Breastfeeding Older Children) a montré que l'allaitement prolongé est associé avec une meilleure nutrition. En Afrique subsaharienne et dans certains pays d'Asie, il n'est pas rare de voir des bambins de 3 ans et plus allaités.

«En Amérique du Nord, l'allaitement prolongé est encore peu courant, mais on voit une croissance du phénomène, poursuit l'expert. Lorsque la nourriture est variée et abondante et que l'environnement est aseptisé, on suppose que le lait maternel n'est pas un facteur majeur dans la santé de l'enfant après 1 an.» D'ailleurs, l'allaitement exclusif n'est pas recommandé au-delà de l'âge de 6 mois.

Un plus pour le système immunitaire ? Oui, chez les moins de 2 ans. Mais aucun chercheur n'a étudié la question chez les plus vieux. «L'effet des anticorps présents dans le lait maternel serait mineur chez les bambins parce que la quantité de lait maternel consommée est faible, indique le Dr Kramer. On crée naturellement des anticorps au moment d'infections et quand on est vacciné.»

Si les bienfaits, autant physiques que psychologiques, de l'allaitement prolongé ne sont pas documentés, rien n'indique à l'inverse que la tétée à 5 ans soit dommageable. «Les études qui portent sur l'allaitement et l'autonomie sont partagées, mais aucune ne portent sur les enfants de 3 ans ou plus, précise le Dr Michael Kramer. Selon moi, il n'y aurait pas d'effet nocif tant que la mère et l'enfant souhaitent l'allaitement. Les deux peuvent y trouver beaucoup de satisfaction.» Un sevrage hâtif peut-il être traumatisant ? «Ça n'a pas été prouvé non plus.»

«Chez la mère, l'allaitement prolongé pourrait aider à prévenir le cancer du sein, indique Isabelle Mimeau, responsable de la recherche au Réseau québécois de la santé pour les femmes. On doit tenir compte de la nature de la relation mère-enfant. Il ne doit pas y avoir de diktat du côté de la mère ou de dépendance nocive du côté de l'enfant.»

L'Organisation mondiale de la santé recommande l'allaitement exclusif pendant 6 mois et l'allaitement partiel jusqu'à 2 ans. «Si la mère et l'enfant sont bien là-dedans», insiste le Dr Kramer. Après, c'est surtout une question de préférence.

3 %

Au Québec, moins de la moitié (46,7 %) des bébés de 6 mois sont allaités, à peine 3 % reçoivent un allaitement exclusif. L'Organisation mondiale de la santé recommande un allaitement exclusif jusqu'à 6 mois et un allaitement partiel jusqu'à 2 ans.

16 %

Des mères auraient des sensations sexuelles intenses pendant l'allaitement. Une réaction probablement purement physiologique. Plus de la moitié (57,5 %) ne ressentent aucune sensation sexuelle. «C'est plus sensuel et intime que sexuel», confie une mère dans Breastfeeding Older Children. D'autres témoignages : «Un plaisir extrême, mais différent de la relation sexuelle.» «J'ai été surprise, mais pas dérangée.» «Ça m'est arrivé quelque fois, j'ai été choquée et honteuse.»

Bébé au travail

Plusieurs pays, dont le Canada, n'ont encore aucune législation concernant les pauses allaitement durant la journée de travail. C'est à la discrétion des patrons. Ces pauses (pour extraire le lait ou allaiter) sont payées ou non et sont d'une durée variable. Aux Pays-Bas, les mères bénéficient d'une pause payée équivalente à 25 % des heures normales travaillées pendant 9 mois. En France, on offre une heure par jour pendant un an. Une entreprise américaine a même poussé plus loin : les mères peuvent amener au bureau leur bébé d'au plus 9 mois. Devant cette tendance à la hausse, le Parenting in the Workplace Institute a été créé (www.parentingatwork.org). Source : Breastfeeding Older Children

Un âge limite ?

Selon Breastfeeding Older Children, au Japon, les enfants étaient traditionnellement allaités jusqu'à 7 ans et même dans l'adolescence. À King Williams Island, dans le Nunavut, on a déjà vu une vague d'allaitement d'enfants âgés jusqu'à 15 ans. Problématique ? «Rien ne le prouve. On porte un jugement teinté par nos valeurs culturelles », répond Ann Sinnott, sans cautionner cette pratique extrême. N'empêche, ses propos lui ont valu de vives critiques. Un homme de 35 ans, allaité jusqu'à 16 ans, lui a envoyé un courriel troublant. «Certains cas ne sont pas sains», précise-t-elle.

 




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