Quand le drame frappe aux JO

Les Norvégiennes Maiken Caspersen Falla et Ingvild Flugstad... (Photo Sergei Karpukhin, Reuters)

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Les Norvégiennes Maiken Caspersen Falla et Ingvild Flugstad Oestberg, qui ont terminé première et deuxième du sprint, réconfortent leur coéquipière Astrid Uhrenholdt Jacobsen à son arrivée. Cette dernière a participé à l'épreuve même si son frère - qui était son partenaire d'entraînement - s'est suicidé le jour de l'ouverture des Jeux.

Photo Sergei Karpukhin, Reuters

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(Krasnaïa Polyana) Astrid Uhrenholdt Jacobsen pleurait à chaudes larmes après sa quatrième place au sprint individuel, mardi. Elle n'était pas la seule. La fondeuse norvégienne a brisé un bâton dans cette finale. Ce n'était pas la raison de ses pleurs.

Vendredi, jour de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Sotchi, elle a appris la mort de son jeune frère. Sten Anders Jacobsen s'est suicidé dans la résidence familiale, à Oslo. Le drame a secoué toute l'équipe norvégienne de ski de fond. Lui-même fondeur, Sten Anders était bien connu dans cette équipe tissée serré. Il était le fidèle partenaire d'entraînement de sa grande soeur. Jusqu'à récemment, il était le conjoint de la Norvégienne Therese Johaug, l'une des meilleures skieuses sur le circuit.

Quatrième et dernière sélectionnée de son équipe pour ce sprint individuel, Astrid Uhrenholdt Jacobsen a réussi sa meilleure prestation depuis des années dans cette discipline. La médaille d'or a été remportée par Maiken Caspersen Falla, une bonne amie de Jacobsen et sa partenaire de chambre au Village des athlètes.

«Je pense qu'aucun athlète aux Jeux olympiques de Sotchi n'est aussi satisfait que moi de finir quatrième, a déclaré Jacobsen dans un communiqué publié après la course. Le bâton brisé est peut-être ce qui s'est mis entre moi et une médaille au sprint. Mais une médaille perdue n'est pas si importante pour moi aujourd'hui. Pour moi, c'était une victoire de courir.»

* * *

La mort dramatique de Sten Anders Jacobsen est la première chose que Nicolas Lemyre a apprise en atterrissant à Sotchi, vendredi. Depuis des années, le Québécois vit à Oslo, où il est professeur au département de psychologie de l'Université des sports. Il est également le psychologue de l'équipe féminine de biathlon et de l'équipe masculine de ski de fond.

Pour les Jeux de Sotchi, Lemyre fait partie du comité de crise de l'équipe norvégienne. Forcément, il a eu un rôle important à jouer dans la gestion du cas de Jacobsen.

«C'est sûr qu'il y a eu une grosse discussion à savoir si on renvoie l'athlète chez elle ou si on la garde ici, a indiqué le psychologue, rencontré à son hôtel hier après-midi. Quelles seront les conséquences? Est-ce qu'on l'isole en l'installant en bas sur la côte ou on la garde en haut à la montagne? C'est une décision complexe, qu'il faut évaluer sur une base individuelle.»

Lemyre a rencontré Jacobsen. Il a beaucoup discuté avec son entourage, son entraîneur personnel et l'entraîneur-chef de l'équipe. Tout le monde était d'accord pour qu'elle reste. «Si on la renvoyait, on lui aurait fait vivre deux deuils, celui de son frère et celui de ne jamais vivre son rêve olympique», a-t-il expliqué.

Avant d'arriver en Russie, Lemyre s'était surtout préparé à réagir en cas d'attentat terroriste. Mais le drame qui secoue son équipe lui a immédiatement fait penser à celui vécu par Joannie Rochette aux Jeux de Vancouver. Les psychologues du Comité olympique norvégien s'étaient intéressés à la façon dont l'équipe canadienne avait réagi après la mort subite de la mère de la patineuse. Ils ont entre autres recueilli des informations dans un long reportage réalisé par la CBC.

Lemyre l'a retrouvé dans internet, tard vendredi soir: «Elle a réussi à faire son deuil même si elle était restée aux Jeux olympiques. L'aspect le plus important du processus est qu'elle était entourée par les gens qui sont normalement proches d'elle: son chum, sa coach et son préparateur mental. Personne n'était mieux placé pour l'accompagner.»

Les Norvégiens se sont inspirés de cette approche pour appuyer leur athlète endeuillée. «Moi, je n'ai jamais travaillé directement avec Astrid, a souligné Lemyre. Mon rôle est plutôt de soutenir les gens qui l'entourent.»

* * *

Deuxième au classement de la Coupe du monde, Jacobsen aurait normalement participé au skiathlon de samedi, épreuve d'ouverture des compétitions de ski de fond. Ses quatre coéquipières lui ont fait honneur en portant un brassard noir sur le bras gauche. «Mes merveilleuses amies. Vous êtes ma force, contre vents et marées, a-t-elle écrit sur Twitter pendant la course. Merci... Je vous suis éternellement reconnaissante, qu'il y ait des médailles ou pas.»

En pleurs, les quatre partantes sont tombées dans les bras l'une de l'autre à l'issue de l'épreuve. Sur le podium, Marit Bjoergen et Heidi Weng, respectivement médaillée d'or et de bronze, tentaient de se réconforter du mieux qu'elles le pouvaient.

Considérée comme l'un des moments les plus émouvants de l'histoire olympique norvégienne, cette manifestation de solidarité n'a pas plu au Comité international olympique (CIO). Le CIO a envoyé une lettre de réprimande au Comité olympique norvégien (CON), disant que ces brassards n'avaient pas leur place aux JO.

Le secrétaire général du CON a réagi avec colère. «C'est une tragédie pour toute l'équipe, a fait valoir Inge Andersen à l'AP. C'est seulement humain qu'il leur soit permis de le démontrer. C'est une partie de leur thérapie de montrer du respect à la soeur du frère qui est mort et au garçon qui est mort.»

Les skieurs de demi-lune ont dû se soumettre à la même règle en couvrant des autocollants rendant hommage à Sarah Burke. Morte il y a deux ans à la suite d'un accident à l'entraînement, la Canadienne était une pionnière de son sport et a grandement contribué à son inclusion aux JO.

Le CIO craint qu'en permettant de telles démonstrations, cela crée un précédent et encourage certains à se servir des JO comme d'une tribune pour de la propagande, a fait valoir le Norvégien Gerhard Heiberg, membre influent du CIO et vice-président de sa commission marketing. «Elles voulaient démontrer leur sympathie. En tant que personne, je le comprends pleinement, mais comme membre du CIO, je peux voir que les conséquences ne sont pas bonnes», a déclaré Heiberg.

Cette sortie lui a valu une volée de bois vert et a soulevé un tollé en Norvège. Un chroniqueur a même promis de faire campagne contre une possible candidature d'Oslo pour les Jeux d'hiver de 2022. «La réaction d'Heiberg démontre que le gang (du CIO) ne vit pas sur la même planète que nous», a écrit Lasse Jongas dans le quotidien Nordlys. Heiberg s'est excusé par la suite.

Astrid Uhrenholdt Jacobsen prendra le départ du 10 km classique aujourd'hui au complexe de ski de fond Laura. Tout un pays poussera avec elle.




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