La chute et le retour d'Hugo Barrette

Hugo Barrette a découvert le vélo lorsqu'il était... (La Presse)

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Hugo Barrette a découvert le vélo lorsqu'il était jeune. «Je viens d'une famille de six enfants... Je les aime bien, mais pour moi, le vélo, ça signifiait la liberté», raconte-t-il.

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Un Madelinot, le keirin et Rio: le parcours improbable du cycliste sur piste Hugo Barrette.

Un accident dramatique

Le casque d'Hugo Barrette a roulé sur une cinquantaine de mètres. Lancé à près de 75 km/h, le cycliste lui-même est passé à travers une balustrade de métal pour aller s'écraser dans les gradins du vélodrome.

L'entraîneur qui lui a porté secours n'avait jamais rien vu d'aussi dramatique en 30 ans de cyclisme sur piste: Barrette gisait sur le ventre, le visage ensanglanté sur le béton, pantin complètement désarticulé. Erin Hartwell se préparait au pire. «Pour être honnête, c'était le pire, raconte-t-il. À ce moment-là, j'étais gravement inquiet pour sa santé. Pas seulement pour sa carrière d'athlète, mais s'il allait passer à travers la journée. L'expérience initiale a été assez traumatisante pour tout le monde.»

Un secouriste est arrivé rapidement, suivi du médecin de l'équipe de France. Ils ont sorti le blessé de sa position précaire, s'assurant qu'il pouvait respirer. Il a quitté le vélodrome en ambulance peu de temps après, accompagné de deux membres de l'équipe canadienne.

Quant à l'entraîneur, il confiera à des proches qu'il a songé, les jours suivants, à abandonner le métier.

***

Cinq mois plus tard, tout sourire, Barrette ouvre la porte de sa maison de Milton, dans la lointaine banlieue de Toronto. Une cicatrice rose sous la lèvre inférieure est la seule séquelle apparente de son accident survenu le 27 octobre à Cali, en Colombie.

Les deux vertèbres et le nez fracturés, le traumatisme crânien, les entailles au visage et les meurtrissures ne sont plus qu'un mauvais souvenir. «C'est derrière moi», assure le miraculé.

«Ça a changé un peu ma perspective des choses. Je suis très reconnaissant de ce que je vis en ce moment. [...] À l'hôpital, tout le monde pensait que j'allais être dépressif. En fait, j'étais plutôt souriant, juste heureux de m'en être sorti à relativement bon compte.»

Un an plus tôt, Barrette avait donné une première entrevue à La Presse à deux kilomètres de là, dans le vélodrome flambant neuf qui s'apprêtait à accueillir les Jeux panaméricains de Toronto. Peu connu à ce moment-là, il avait prédit de but en blanc qu'il gagnerait trois médailles.

Non seulement y est-il parvenu, montant même deux fois sur la plus haute marche du podium, le natif des Îles-de-la-Madeleine a aussi conquis le public avec son style haut en couleur et agressif. «C'était un moment vraiment unique, une éclosion», se remémore Barrette, spécialiste des épreuves de vitesse, en particulier le keirin.

Bref, au moment de son accident, Barrette était dans la forme de sa vie.

Retrouverait-il jamais son niveau? On n'a pas attendu la réponse longtemps. À la surprise générale, il n'a jamais ressenti de symptômes de commotion cérébrale. Deux semaines après sa sortie de piste, il remontait en selle à Milton. Avec seulement deux étapes de Coupe du monde et les Championnats du monde pour assurer sa première qualification olympique, le temps pressait.

Treizième en Nouvelle-Zélande au début du mois de décembre, il a frappé un grand coup le mois suivant en terminant deuxième du keirin à Hong Kong. Un premier podium qui lui assurait un billet pour Rio de Janeiro. L'assurait surtout qu'il était de retour au sommet.

La liberté sur deux roues

La carrière cycliste d'Hugo Barrette est née sur les 90 km de route ventée entre Havre-Aubert et Grande-Entrée. À 15 ans, il a terminé premier de la cyclosportive Les Îles à vélo, qui relie les deux extrémités de l'archipel des Îles-de-la-Madeleine. Un participant avait remarqué son coup de pédale et l'avait encouragé à continuer. Le hockey, qu'il pratiquait depuis l'enfance, a pris le bord.

«Je n'avais pas de permis de conduire et ça me permettait de sortir de la maison, se souvient Barrette. Je viens d'une famille de six enfants... Je les aime bien, mais pour moi, le vélo, ça signifiait la liberté.»

Il a travaillé tout l'hiver dans un Tim Hortons pour se payer un nouveau vélo. Le soir, il s'entraînait dans le sous-sol de la résidence familiale en regardant des vidéos. Au printemps 2008, il a demandé à ses parents de participer à une course, une seule, sur le «continent». Sur le conseil d'une connaissance, son choix s'est arrêté sur le Grand Prix de Charlevoix et son terrain sélectif. Comme ça, il n'aurait pas à rouler longtemps en peloton.

En t-shirt et avec des cale-pieds à sangles, Barrette s'était débrouillé. Il a rallié l'arrivée au 17e rang, tout juste devant Mikaël Bilodeau. Le coureur des Espoirs Saputo lui a présenté son directeur sportif Patrick Gauthier. Le soir même, Barrette cognait à sa porte: «Je me cherche une équipe. Je veux être un grimpeur.»

Impressionné par le sérieux et la détermination du jeune homme, Gauthier a accepté de le prendre sous son aile. «De toute ma carrière, c'est probablement l'événement le plus déterminant, affirme Barrette neuf ans plus tard. Pour moi, ça passait ou ça cassait.»

Il est retourné aux Îles pour finir son secondaire. Deux jours après la collation des grades, il est parti s'installer chez sa grand-mère à Montréal.

Débuts difficiles

Ses deux saisons sur route avec les Espoirs, où on l'avait surnommé le «homard», n'ont pas été de tout repos. «Il n'avait aucune habileté de conduite de son vélo, se souvient Gauthier. Il a passé l'été à terre. Je suis allé le chercher deux ou trois fois à l'hôpital après des courses. Mais il ne manquait jamais de coeur.»

À la fin de l'été, Gauthier a convié tous ses coureurs à un stage au vélodrome extérieur de Bromont. Pour Barrette, cette découverte a été une révélation. «J'aimais vraiment être sur le vélo pour la liberté, mais mes capacités physiques étaient plus tournées vers la vitesse, la force, explique-t-il. Là, je pouvais combiner les deux.»

Durant l'intersaison, il s'est entraîné comme un forcené. À son retour, il ressemblait à tout sauf à un grimpeur. Aux championnats canadiens juniors sur piste, il est monté sur le podium. Il a rencontré l'entraîneur Yannik Morin, ancien culturiste, olympien en bobsleigh et membre de l'équipe canadienne sur piste. Un self-made-man comme lui. Sa voie était tracée.

L'hiver suivant, il est parti seul en Floride pour rouler sur un vélodrome extérieur. Quand il a su que Cyclisme Canada tenait un camp de sélection à Los Angeles, il a sauté dans un avion. Un an plus tard, une blessure à un coéquipier lui a ouvert la porte des Championnats du monde aux Pays-Bas. À partir de là, il n'a plus jamais quitté l'équipe canadienne.

De 2011 à 2014, Barrette s'est installé à demeure en Californie, s'entraînant avec un groupe d'athlètes hétéroclites. Dans l'intervalle, il a passé six mois en Suisse, au vélodrome du Centre mondial du cyclisme d'Aigle, destiné aux pays sans programme.

«Je me suis vraiment débrouillé, constate Barrette. Je suis parti d'un brouillon, de rien, pour me rendre là.»

Appui déterminant

Durant son exil aux États-Unis, l'appui de ses parents a cependant été déterminant. Ils ont même tenu un conseil de famille avec ses deux grands frères et ses trois petites soeurs.

«En tant que parents, on souhaitait que nos enfants soient traités également», explique sa mère, Dominique Gauthier, jointe à Cap-aux-Meules. «On n'était pas à la cenne près, mais on ne voulait pas nécessairement faire des exceptions pour des frivolités. On a donc consulté les enfants pour voir comment ils voyaient ça. Ils ont dit: "La machine est partie pour lui, la roue doit continuer à tourner."»

Aujourd'hui, elle est fière de voir que son fils Hugo a fait de sa passion un métier. Même s'ils sont dispersés entre Montréal, Sherbrooke, Québec et l'Ontario, où Hugo s'entraîne dorénavant, les six enfants du «clan Barrette», tous dans la vingtaine, sont tissés serré. «Hugo est très important pour eux», souligne Mme Gauthier.

Pas le premier Madelinot aux JO

Contrairement à ce qu'il croyait, Hugo Barrette ne sera pas le premier athlète madelinot aux Jeux olympiques. Marie-Huguette Cormier a participé aux JO de Los Angeles en 1984 et de Séoul en 1988, en escrime. À l'âge de 6 ans, la native de Havre-Aubert a déménagé à Montréal avec sa famille, avant de s'installer à Sainte-Foy, où elle a appris le fleuret au club Estoc avec le maître d'armes Guy Boulanger. À ses deux présences, elle a terminé neuvième à l'épreuve par équipes. Le résultat à Séoul est plus significatif compte tenu du boycottage des pays de l'Est à Los Angeles. «On visait un top 8; on était déçues alors qu'on aurait dû être fières de nous», se rappelle Mme Cormier, aujourd'hui première vice-présidente marketing, communications et coopération au Mouvement Desjardins, et toujours fière Madelinienne.

Décharge d'adrénaline

Après sa médaille d'argent et sa qualification olympique à la Coupe du monde de Hong Kong, Hugo Barrette a peiné aux Championnats du monde de Londres, en mars. Son parcours s'est arrêté en ronde de repêchage du keirin.

«C'est comme si mon cerveau a fait: "O.K., j'en ai assez, tu as ce que tu voulais, j'ai besoin de repos", analyse le pistard de 25 ans, 13e aux deux présentations précédentes des Mondiaux. J'avais vraiment de bonnes jambes, j'étais très rapide, mais le désir absolu de gagner n'était pas nécessairement là. Au keirin, ça te prend absolument ça.»

Au programme des JO depuis 2000 (2012 chez les femmes), le keirin est né au Japon après la Seconde Guerre mondiale, à des fins de paris sportifs. Un circuit professionnel y est encore florissant et très payant.

Pour cette épreuve de 2000 m, six coureurs s'élancent derrière un meneur à vélomoteur, souvent appelé le «Derny», marque du modèle le plus populaire. Celui-ci mène progressivement le peloton à une vitesse de 45 km/h avant de s'écarter avec deux tours et demi à faire.

«C'est comme le dernier tour d'une course de NASCAR sur une courte piste!», illustre Erin Hartwell, entraîneur du programme de vitesse de l'équipe canadienne. «Tu as six des gars les plus rapides au monde qui se battent tous pour le même espace sur la piste. Un seul va gagner la course.»

Le positionnement est crucial, ce qui entraîne souvent des sprints longs et usants. Au bout du compte, le cycliste le plus puissant et le plus rusé finit généralement par s'imposer.

Réagir rapidement

Cette décharge d'adrénaline a toujours plus à Barrette. Un an après sa découverte du cyclisme sur piste, il a eu la passion du keirin en regardant le Britannique Chris Hoy gagner l'une de ses trois médailles d'or aux JO de Pékin, en 2008.

«Ça va tellement vite, il y a tellement de puissance, qu'il faut absolument que tu sois confiant et que tu prennes des décisions comme ça, explique-t-il en claquant des doigts. Un centième de seconde d'hésitation et c'est fini.»

Le hockey a été un excellent moyen d'apprendre à réagir rapidement dans un environnement en mouvement, croit Barrette, qui a joué jusqu'au niveau midget. Ses capacités physiques conviennent parfaitement au keirin. «C'est exceptionnel, comment Hugo peut accélérer en restant assis sur sa selle», illustre Yannik Morin, son premier entraîneur qui est resté un mentor.

Bien reposé depuis les Mondiaux de Londres, Barrette promet une chose pour Rio: il se présentera sur la ligne de départ dans la forme de sa vie. «Je ne m'en vais jamais à une course pour visiter, prendre des photos et dire que je suis aux Jeux olympiques. Je veux performer.»

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