Le courage et l'honneur: il était Jean Béliveau

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Jean Béliveau

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En ouvrant les yeux en ce samedi d'octobre 1953, Jean Béliveau est songeur. Il quittera bientôt l'hôtel Queen's, à l'angle des rues Peel et Saint-Jacques, pour se rendre au Forum de Montréal où Frank Selke l'attend.

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Ce ne sera pas leur premier entretien, bien au contraire ! La veille, Béliveau avait longtemps discuté avec le rusé directeur général afin de conclure l'entente qui ferait de lui un membre du Canadien de Montréal. Mais les pourparlers n'aboutirent pas.

En quittant le bureau de Selke, Béliveau, épuisé, avait traversé le centre-ville pour se rendre au stade DeLorimier où les Royaux, de la Ligue internationale de baseball, disputaient une rencontre de championnat.

Le jeune joueur aurait voulu se concentrer sur le match de baseball, mais des sentiments confus s'entrechoquaient dans son esprit. D'un côté, il souhaitait endosser le célèbre maillot du Canadien et prouver sa valeur au plus haut niveau de son sport. De l'autre, il n'était guère enthousiaste à l'idée d'abandonner Québec, sa ville d'adoption, qui le traitait comme un prince.

Quatre ans plus tôt, en 1949, Béliveau avait quitté la maison familiale de Victoriaville et amorcé une carrière junior avec les Citadelles de Québec. Frank Byrne, coloré propriétaire de l'équipe, lui avait rappelé que le nouveau Colisée, palace de 10 000 sièges, ouvrirait bientôt ses portes : « On a besoin d'une étoile pour le remplir. Cette étoile-là, c'est toi ! », raconte-t-il dans son autobiographie.

Béliveau n'avait alors que 18 ans. Il affrontait déjà un défi hors de l'ordinaire, comme ce serait si souvent le cas dans sa carrière.

Les attentes placées en lui, presque démesurées, auraient ébranlé un jeune homme moins confiant. Mais Béliveau n'était pas seulement costaud physiquement. Ses nerfs étaient aussi d'acier.

Dès son arrivée à Québec, Béliveau était devenu une immense vedette. Jamais un athlète n'avait été si populaire dans la capitale. La Laiterie Laval en fit son porte-parole et ses sorties publiques attiraient des foules considérables.

À Montréal, Frank Selke suivait sa progression d'un oeil intéressé. Il lui suffirait d'un seul claquement de doigts, croyait-il, pour que le grand joueur de centre prenne la route de la métropole.

Dès septembre 1950, il lui offrit un contrat. Mais Arthur Béliveau, père de Jean, rejeta la proposition. Pas question de manquer à la promesse faite à Byrne de s'aligner une deuxième saison avec les Citadelles. Arthur communiqua lui-même la décision au Forum. « Vous nous avez soumis une bonne offre, dit-il. Mais Jean demeurera à Québec. »

Au mois de décembre suivant, Selke invita Béliveau à se joindre au Canadien pour un match contre les Rangers de New York. Le Tricolore avait subi cinq échecs consécutifs et le directeur général souhaitait dynamiser son groupe.

Béliveau ne marqua pas, mais il composa un duo électrisant avec Maurice Richard, lançant neuf fois au but et étant choisi première étoile de la rencontre. Le match terminé, Selke déclara : « Jean Béliveau est clairement un joueur de la Ligue nationale. »

Au cours des mois suivants, Selke prépara le terrain afin de s'assurer que le jeune surdoué fasse le saut dans la LNH à l'automne 1951. Il déclara même aux journalistes que Béliveau manquerait de loyauté envers « la jeunesse canadienne-française » s'il refusait de la représenter dans le hockey majeur.

Mais Béliveau rejeta de nouveau la proposition du Canadien. Il signa plutôt un contrat avec les As de Québec, de la puissante Ligue senior.

« Évidemment, Frank Selke n'était pas content, me dira-t-il, à l'aube de ses 80 ans. Il essayait de me mettre sous contrat depuis l'automne 1949. Il était même venu à Victoriaville me rencontrer ! On dit souvent que les jeunes joueurs d'aujourd'hui subissent beaucoup de pression. À mon époque, les médias étaient moins nombreux. Mais ça brassait tout de même pas mal ! De la pression, il y en avait beaucoup. »

En choisissant de demeurer à Québec, Béliveau voulait remercier ses partisans qui, lors d'une magnifique fête après un match éliminatoire d'avril 1951, lui avaient fait cadeau d'une voiture de luxe, une Nash modèle « Canadian Statesman de luxe ».

« Je me considérais comme un citoyen de Québec et j'avais leurs intérêts à coeur. Cet immense Colisée, je me rendis compte qu'il fallait le remplir pour le payer... », expliqua-t-il, plus tard.

Béliveau demeura deux ans avec les As. Et cela, malgré une ultime tentative de Selke afin de l'attirer à Montréal à l'été 1951, même s'il avait déjà accepté l'offre de la formation québécoise. La LNH et la Ligue senior, sans doute sous la pression de Selke, conclurent un accord qui l'aurait, à toutes fins utiles, obligé à signer un contrat avec le Canadien pour continuer sa carrière au hockey.

Mais le conseiller législatif Gérald Martineau, un des principaux adjoints du premier ministre Maurice Duplessis, monta au créneau pour dénoncer cette tactique. Il s'éleva avec vigueur contre la « dictature » de la LNH, une accusation qui fit les gros titres des journaux.

Martineau, un ancien président des As qui demeurait le roi du hockey à Québec, aimait les expressions fortes. Et rien ne lui faisait plus plaisir que d'en découdre avec le Canadien. Il décrivit le projet envisagé comme une tentative de transformer les jeunes joueurs en « esclaves d'une petite clique de magnats » pour qui « l'élément humain ne comptait pas ».

Le Canadien devait se montrer prudent devant Martineau. Dans les coulisses, on murmurait que le gouvernement de l'Union nationale n'hésiterait pas à priver le Forum de son « permis de taverne » si Béliveau était arraché à Québec sans son consentement. Cette autorisation de vendre de l'alcool valait de précieux revenus à l'organisation.

La sortie de Martineau sonna le glas du projet. Il défendit encore les intérêts de Béliveau un an plus tard, à l'automne 1952, obligeant même les propriétaires des As, une société de pâtes et papier ayant des contrats avec le gouvernement, à gonfler à 20 000 $ son salaire annuel. Béliveau devint ainsi le hockeyeur le mieux payé d'Amérique !

Dans un circuit semi-professionnel, il touchait plus d'argent que de grandes vedettes de la LNH comme Maurice Richard et Gordie Howe. Et il arrondissait ses fins de mois avec des contrats publicitaires.

Le Rocket avala très mal la décision de Béliveau de demeurer une saison de plus à Québec. Dans la chronique qu'il rédigeait pour l'hebdomadaire Samedi-Dimanche, il avait fait la cour à Béliveau durant tout l'été, en disant souhaiter sa venue à Montréal. Lorsqu'il apprit que son opération charme n'avait pas fonctionné, il eut ce cri du coeur : « Dire que je suis surpris, c'est pour le moins amoindrir mes sentiments. J'en suis plutôt estomaqué. [...] Nous le manquerons sur le Canadien, mais lui aussi manquera quelque chose. Je l'en préviens amicalement. »

Quelques semaines plus tard, Maurice Richard créa une tempête diplomatique en dénonçant les spectateurs du Colisée, qui avaient hué son frère Henri dans un match entre le Canadien junior et les Citadelles. Il en profita pour demander à Béliveau de faire le saut à Montréal, où il serait « beaucoup plus heureux que dans ce Colisée de fanatisme ».

Cet appel ne fut évidemment pas entendu et Béliveau termina la saison avec les As. Cet entêtement si souvent exprimé à demeurer à Québec faisait mal paraître le Canadien. Car même à Montréal, ses exploits et sa vie de jeune athlète surdoué faisaient la manchette.

Avec ses vêtements élégants, ses manières distinguées, son sourire amical et son indépendance d'esprit, Béliveau était déjà une authentique star. Les autographes qu'il accordait généreusement à ses admirateurs étaient parfois revendus entre 10 et 50 cents, un petit commerce qui l'horripilait !

Sans surprise, sa vie amoureuse suscitait aussi la curiosité. Ainsi, en décembre 1952, après un autre séjour fructueux de trois matchs avec le Canadien, autorisé en vertu des règlements alors en vigueur, Samedi-Dimanche publia sa photo à la une.

« Jean Béliveau, qui a compté quatre buts et obtenu une assistance en trois joutes avec le Canadien, est non seulement un athlète extraordinaire, mais aussi un beau brummel dont toutes les femmes voudraient tomber amoureuses. Une Montréalaise pourra-t-elle le faire succomber, pour ensuite l'amener à Montréal ? On prétend que non, car une Québécoise aurait déjà fait tous les ravages dans le coeur du Grand Jean. »

Décidément, la rivalité entre Québec et Montréal se jouait sur tous les plans ! Samedi-Dimanche avait cependant vu juste à propos des amours de Béliveau. Le Petit Journal le confirma une semaine plus tard en présentant aux Montréalais Élise Couture, celle qui deviendrait sa compagne d'une vie.

Le titre coiffant l'article est révélateur de l'époque : « Jean Béliveau fiance une bonne cuisinière ». Au journaliste l'interrogeant, Élise avoua : « J'avais toujours rêvé de marier un grand et bel homme. »

Le jeune couple s'était rencontré par l'entremise d'amis communs. Élise, dont la vie serait désormais marquée au rythme des saisons du hockey, n'était pas friande de ce sport lorsqu'elle fit la connaissance de Jean. Et sa mère, hélas, ne tenait pas les joueurs de hockey en haute estime. Au point où, dans son autobiographie, Béliveau écrit : « Il fallut quelques mois pour qu'elle trouve le courage de dire à sa mère que nous sortions ensemble... »

Élise et Jean se marièrent le 27 juin 1953 à l'église Saint-Patrick, à Québec.

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