Ken Dryden: plaidoyer contre les coups à la tête

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Ken Dryden raconte le parcours de l'ex-joueur Steve Montador dans un ouvrage-choc.

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Ken Dryden vient de secouer le monde du hockey en publiant un livre-choc: Game Change, The Life and Death of Steve Montador and the Future of Hockey.

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Game Change, The Life and Death of Steve Montador and the Future of Hockey, de Ken Dryden

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Cet ouvrage raconte le parcours de l'ancien défenseur de la LNH, mort il y a deux ans, à 35 ans seulement, avec un cerveau gravement endommagé par de multiples commotions cérébrales.

L'ancien gardien du Canadien, membre du Temple de la renommée, jadis président des Maple Leafs de Toronto et ministre du Développement social au fédéral en 2004 et en 2005, s'attaque aussi dans son oeuvre aux coups à la tête et propose des solutions pour enrayer ce fléau, notamment la tolérance zéro par rapport aux coups à la tête et l'interdiction de frapper un adversaire lorsque celui-ci n'a plus la rondelle.

Dryden était en tournée de promotion hier à Montréal. La Presse l'a rencontré en privé dans un hôtel du centre-ville.

Q: Pourquoi un livre sur Steve Montador et non pas sur Derek Boogaard, Rick Rypien ou Wade Belak, trois durs à cuire du hockey morts eux aussi prématurément il y a quelques années?

R: Les blessures à la tête subies par Steve Montador ne sont pas survenues lors des bagarres, mais durant l'action normale d'un match. Steve Montador était un joueur «normal». Et il fallait que ça soit l'histoire d'un joueur «normal». Écrire un livre sur Bob Probert ou Derek Boogaard aurait permis trop facilement aux dirigeants de la Ligue d'affirmer que ces cas ne représentent pas la «majorité». Je voulais un cas absolument «représentatif», un joueur qui n'a rien d'exceptionnel. Je ne voulais pas non plus écrire un livre sur Eric Lindros et sa fin de carrière ou sur Paul Kariya, victimes eux aussi de commotions cérébrales (mais toujours vivants), parce qu'ils ont été des vedettes et on n'aurait pas porté notre attention sur la nature du problème. Je voulais aussi que le lecteur voie en Steve Montador son fils son petit-fils, son voisin.

Q: Le premier chapitre est très dur. Il relate en détail l'opération de dissection du cerveau de Steve Montador par le neuropathologiste Lili-Naz Hazrati. C'était voulu? Et n'avez-vous pas craint de heurter la famille de Steve Montador, qui a collaboré activement à votre ouvrage?

R: Je savais dès le départ que ça serait mon premier chapitre. Je me suis toujours rappelé cette interview avec le cinéaste Alfred Hitchcock. Il était le maître du suspense. Il faisait la distinction entre le mystère et le suspense. Avec le mystère, on ignore la finalité. Avec le suspense, tu connais la fin. Comme dans le cas de ce livre. On sait que Steve Montador est mort. Pour créer un suspense, tu déposes une bombe sous la chaise dans la première scène. L'audience ne peut oublier qu'il y a une bombe pendant les deux heures du film. Je voulais mettre la bombe sous la chaise dès le départ.

Q: Outre l'idée de provoquer un suspense pour le lecteur, y avait-il aussi une volonté de frapper l'imaginaire afin de faire bouger les choses?

R: Absolument. Je voulais établir rapidement les enjeux. Mais dès le deuxième chapitre, je relate les heures de gloire de Steve Montador à Calgary cette année-là, et sa belle relation avec ses coéquipiers, pour que le lecteur apprenne vite à connaître le type d'être humain qu'il était. C'était un gars formidable, ses coéquipiers l'adoraient, et je l'ai établi très tôt aussi dans le livre.

Q: Vous avez envoyé le livre à Gary Bettman. Aux dernières nouvelles, nous n'aviez toujours pas reçu de réponse de sa part. C'est encore le cas?

R: Quand j'écris un livre ou un essai, je le tiens toujours au courant. Je lui ai envoyé le livre en septembre, en sachant que l'ouvrage serait publié le 17 octobre. Gary Bettman est le principal décideur dans le monde du hockey. Alors dans l'espoir de le voir prendre des décisions, tu dois lui présenter le cas le plus complet possible. Et ensuite, proposer des solutions. Et il y a des réponses à la fin. Sans quoi je n'aurais pas écrit ce livre. Je voulais éveiller les consciences et provoquer des changements.

Q: Compte tenu de la diminution draconienne du nombre de bagarres dans la LNH, votre cheval de bataille il y a quelques années, la culture de la violence est-elle en train de changer pour le mieux?

R: Ce qui est devenu intéressant, c'est que ça ne s'est pas fait consciemment pour réduire le nombre de bagarres, du moins d'après ce que des entraîneurs m'ont raconté; le jeu est devenu tellement rapide, et les changements se sont opérés si vite, que les entraîneurs ne peuvent plus aussi facilement opposer les trios qu'ils veulent à ceux de l'adversaire. Alors si tu ne peux plus le faire, tu risques de te retrouver avec un quatrième trio contre le premier de l'autre équipe. Si ce quatrième trio est composé de hockeyeurs qui ne peuvent pas suivre, tu as un problème. Un club ne peut plus se permettre le luxe de garder un dur à cuire au sein du quatrième trio. Ce phénomène est un vecteur de changement encore plus important à mes yeux que la mort de Derek Boogaard, Wade Belak et Rick Rypien, il y a quelques années.

Q: Et les coups à la tête? La situation s'améliore-t-elle au fil des ans?

R: Non, justement. Plus le jeu s'accélère, plus les risques grandissent. Les joueurs patinent plus vite, la durée des présences diminue, les joueurs se fatiguent moins vite, il y a moins d'espace, moins de temps pour faire ses jeux, plus de collisions, et des collisions de plus en plus violentes. Et la partie du corps la moins protégée demeure la tête. Au lieu de se préoccuper du bâton, qui a jadis été considéré comme l'instrument le plus dangereux sur la glace - ce qui n'est plus le cas, car il est de plus en plus léger -, il faut désormais cibler le corps du joueur comme l'instrument le plus dangereux. Et l'épaule n'est pas moins dangereuse que le coude.

Q: Vous prônez la tolérance zéro à l'égard des coups à la tête. Vous êtes Gary Bettman. Comment concevez-vous le nouveau règlement pour interdire les coups à la tête?

R: Tout coup à la tête, intentionnel ou pas, doit être puni. Il faut sévir envers n'importe quel coup à la tête comme dans les situations de bâton élevé ou de coude à la tête. Pourquoi le coude serait-il plus dangereux pour le cerveau que l'épaule? En plus, l'épaule génère plus de puissance, car tout votre corps lui donne un élan. Le bâton peut vous couper, mais le choc ne sera pas aussi brutal qu'un coup porté par le corps. Il faudrait imposer une pénalité mineure, une double mineure ou une majeure selon la gravité du coup.

Q: D'ailleurs, ne dit-on pas que le joueur est responsable de son bâton lors d'une pénalité pour bâton élevé? Pourquoi n'en serait-il pas de même pour un coup à la tête? Pourquoi le joueur ne serait-il pas responsable de son corps également en situation de coup à la tête?

R: C'est exactement ça! Et je crois que Sidney Crosby l'a évoqué récemment. Voilà qui est au coeur de toute l'histoire. Et je peux vous affirmer que ça ne changerait pas grand-chose à la nature du jeu. J'ai regardé le premier match de la saison des Maple Leafs à Winnipeg. Le jeu était incroyable. C'était tellement rapide. Tellement rapide. Les joueurs contrôlaient la rondelle de façon extraordinaire. Les passes étaient précises. Le jeu n'a jamais été aussi excitant. J'ai aussi regardé le match de samedi dernier. À combien de moments dans le match ai-je assisté à des situations qui auraient généré des coups à la tête? Pas beaucoup. En quoi est-ce qu'une tolérance zéro dénaturerait le jeu?

Q: Parmi les autres solutions, vous souhaitez l'interdiction des mises en échec sur le tard. Plusieurs joueurs répondent qu'il y aurait trop de zones grises. Est-ce que ça serait difficile à appliquer, surtout dans le cas d'un joueur déjà en plein élan pour appliquer sa mise en échec?

R: Ça serait difficile. Mais ce n'est pas le point. Il ne s'agit pas ici de savoir si c'est pratique ou pas pour les joueurs, mais le joueur qui se fait frapper est vulnérable. Quand vous faites votre passe, votre corps est penché, tout comme lorsque vous recevez la rondelle. Vous êtes concentré sur le disque. Vous ne voyez pas l'assaillant. C'est ridicule, d'ailleurs, de frapper un joueur qui n'a pas la rondelle. Si vous arrivez en retard, vous avez, par définition, raté votre jeu. L'autre joueur, en faisant sa passe, a réussi son jeu. Pourquoi le joueur qui a réussi son jeu doit-il être placé dans une situation où il risque de subir une blessure? Vous êtes en retard si le joueur adverse n'a plus la rondelle, et c'est une pénalité si vous le frappez. C'est entre vos mains. Vous êtes responsable. D'autant plus qu'il n'y a plus de joueur adverse pour vous ralentir avec de l'accrochage comme à l'époque. C'est difficile d'arrêter sa trajectoire? Ce qui est vraiment difficile, c'est la vie de l'homme dont je viens d'écrire l'histoire.

Q: Un livre peut-il être un vecteur de changement?

R: Un ouvrage peut avoir un certain effet. Mais il faut une suite. Ça prend un décideur pour opérer des changements. Les auteurs de livres ne sont pas les décideurs. Quelqu'un d'autre doit provoquer les changements. Tout ce que vous pouvez faire est de préparer le terrain...

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