Le sommet qui a tout changé

Un grand sommet organisé en 2002, qui a... (Photo Grigory Dukor, Reuters)

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Un grand sommet organisé en 2002, qui a rassemblé 120 des plus importants acteurs du hockey suédois, a permis au pays de retrouver ses lettres de noblesse sur la patinoire. À preuve, la Suède a remporté la médaille d'argent aux Jeux olympiques de Sotchi.

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(Stockholm) Quand il était jeune dans les années 70, Tommy Boustedt passait ses étés chez des proches de sa famille à Winnipeg. Pendant que ses amis restés en Suède jouaient au soccer, il écoulait les beaux jours à l'aréna.

«Je me souviens que les jeunes Canadiens de mon âge avaient une barbe, pesaient trente livres de plus que moi et avaient une tête de plus. C'était impossible de jouer contre eux. J'ai passé mon enfance à penser que les Nord-Américains mangeaient quelque chose de magique. Ou étaient d'une autre espèce.»

Pendant longtemps, beaucoup de Suédois ont pensé la même chose. La LNH semblait trop loin, trop dure. Puis une génération née au début des années 70 a tout changé: Nicklas Lidström, Mats Sundin, Daniel Alfredsson, Markus Näslund, Peter Forsberg...

Les portes de la LNH se sont ouvertes. Le nombre de joueurs suédois dans la ligue n'a cessé de grimper. Puis subitement au tournant du siècle, il a stagné. À partir de 2000, le hockey suédois s'est mis à faire du surplace.

«Nous n'arrivions plus à produire de grands joueurs et notre équipe junior n'était plus capable de gagner à l'international», se souvient Boustedt, qui a connu une brillante carrière d'entraîneur.

Chargé en 2002 de sortir le hockey suédois de sa torpeur, il a organisé un grand sommet avec 120 des plus importants acteurs du hockey dans le pays. Le but: faire entrer le modèle suédois de développement dans le XXIe siècle. Tommy Boustedt allait y parvenir haut la main.

À bas les catégories

Après le sommet de 2002, la Fédération a pris plusieurs mesures: elle a produit du matériel de formation de pointe pour tous les entraîneurs du pays, elle a décidé de faire la promotion du hockey sur les demi-glaces en bas âge, elle a travaillé au recrutement des jeunes joueurs, sur l'aspect offensif du jeu, qui a longtemps été une lacune des Suédois. La Fédération a aussi embauché 12 conseillers chargés de faire le lien avec les entraîneurs sur le plancher des vaches.

Mais surtout, les autorités du hockey suédois ont décidé de conserver le modèle de développement suédois, un modèle égalitaire, fortement inspiré de son régime social-démocrate et qui aurait pu sembler inadapté au XXIe siècle.

«La Suède est un petit pays. Nous sommes 9 millions d'habitants. Pourtant, on arrive à bien faire dans pas mal de sports, fait valoir Boustedt. Notre système social, avec l'éducation gratuite, une plus grande égalité qu'ailleurs, se reflète dans le sport.»

Le modèle suédois a toujours été différent de celui qui a cours en Amérique du Nord ou en Russie. Au Québec, les jeunes sont étiquetés selon leur niveau d'habileté dès l'âge de 8 ans. Rapidement dans leur cheminement, les joueurs sont triés selon les niveaux élite, compétition et récréatif. Une distinction est faite entre les «bons» joueurs et les «moins bons». Le système est le même en Russie.

«En Russie, ils coupent les joueurs comme des fous», lance avec une pointe d'indignation dans la voix Jim Brithén, un gaillard au visage angulaire, au crâne rasé et qui a la capacité de parler du hockey suédois pendant des heures sans se fatiguer. «Les Nord-Américains aussi!»

En ce jour d'août, dans un aréna en campagne de Stockholm, Brithén, entraîneur de l'équipe nationale U18, supervise l'entraînement des meilleurs jeunes joueurs du pays.

Ici, on ne voit que les meilleurs au pays. Mais jusqu'à l'âge de 14 ou 15 ans, les Suédois ne font aucune distinction entre les niveaux d'habileté. Tous jouent ensemble. Les meilleurs trios affrontent les meilleurs trios adverses, c'est tout. Il n'y a pas de AA ou de C. Pas de catégories.

«C'est la tradition en Suède», lance Brithén lorsqu'on lui demande d'expliquer ce modèle qui semble tout droit sorti de l'Union soviétique ou d'une commune hippie.

Les Suédois font ainsi pour plusieurs raisons. D'abord, ils ne veulent pas étiqueter des joueurs à un trop jeune âge. Car les enfants évoluent rapidement. Ils estiment également qu'un hockeyeur de 10 ans un peu moins bon sera tiré vers le haut s'il joue avec de meilleurs joueurs.

«C'est impossible de distinguer parmi les joueurs de 10 ou 11 ans ceux qui seront bons à 20 ans, assure Tommy Boustedt. Je travaille depuis 40 ans dans le hockey et j'en suis incapable. Comment est-ce qu'un entraîneur qui a cinq ans d'expérience pourrait y parvenir? C'est impossible.»

«Si vous faites une sélection si tôt, alors vous perdrez plein de joueurs de grand potentiel, continue le responsable du développement à la fédération suédoise. Le talent à un jeune âge a beaucoup à voir avec la puberté. Les joueurs très forts, très physiques auront l'air très bons contre les petits. Mais 10 ans plus tard, ils n'auront plus cet avantage.»

Où est le Crosby suédois?

Les Suédois jouent beaucoup moins de matchs que les Nord-Américains (voir autre texte). Ils introduisent les systèmes de jeu plus tard et insistent auprès des 5000 entraîneurs du pays sur le caractère futile de la victoire dans le hockey mineur.

«C'est un problème dans les sports en Amérique du Nord. L'accent est tellement mis sur la victoire que les entraîneurs choisissent les joueurs costauds et dominants très tôt, estime Jim Brithén. On commence aussi à avoir un problème avec ça, mais c'est moins grave que chez vous.»

La recette suédoise s'appuie beaucoup sur la patience. Contrairement aux Nord-Américains qui veulent séparer les meilleurs des moins bons hockeyeurs le plus tôt possible, les Suédois pensent qu'un système universel ne nuit pas au développement de l'élite jusqu'à un certain âge. Un peu comme le mouvement «slow food» né en Italie, les Suédois ont leur «slow hockey», qu'ils tentent de moderniser depuis 2002.

C'est ce slow hockey qui avait produit tant de talents au début des années 90. Depuis quelques années, il est redevenu un modèle inspirant. Les Suédois n'ont jamais été aussi nombreux dans la Ligue nationale.

«Mais en même temps, on a toujours eu du mal à atteindre le prochain niveau vers la super élite, nuance Tommy Boustedt. On n'a jamais créé de Wayne Gretzky ou de Sidney Crosby. En Suède, c'est accepté d'être bon, pas d'être bon à ce point. Il faut travailler fort, mais ne pas trop essayer d'être mieux que les autres. On appelle ça la loi de Jante.»

La loi de Jante est un code de conduite scandinave qui dit en somme que personne n'est au-dessus des autres. Son principe est à la fois la force et la faiblesse du système de développement suédois. «Il y a un aspect positif à notre modèle social, mais aussi un aspect négatif», dit Boustedt.

Le prochain sommet

Déjà, l'homme de hockey parle d'organiser un autre sommet, malgré les succès de celui de 2002. «Rien dans le hockey n'est statique. Lorsqu'on a un peu de succès, c'est très facile de dormir sur ses lauriers. On voit que les autres pays s'améliorent très vite. Les Finlandais avaient des problèmes, mais ils sont de retour; les Tchèques avaient de gros problèmes, mais ils sont de retour aussi; les États-Unis et le Canada sont toujours là; la Russie a beaucoup plus de ressources financières. La compétition est tellement forte, que nous devrons refaire un sommet.»

Reste à savoir si l'exception suédoise survivra à ce nouveau remaniement du modèle national. Tous les intervenants rencontrés en Suède s'accordent pour dire que les méthodes nord-américaines se propagent en Scandinavie. Avant, les jeunes hockeyeurs jouaient au soccer l'été, plus maintenant. Avant, les coachs personnels étaient inexistants. Ils pullulent aujourd'hui. Tout comme se multiplient les tournois et la pression pour que le hockey se joue 365 jours par année.

Mais Tommy Boustedt ne pense pas que la Suède ressemblera un jour au Canada, aux États-Unis ou à la Russie. «On est si peu nombreux chez nous qu'on ne peut se permettre d'écarter des joueurs en bas âge. On doit tout faire pour développer tout le monde, dit-il. C'est une faiblesse en quelque sorte, mais je pense que c'est aussi notre force.»

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