Le pari autochtone des Forestiers d'Amos

Les Forestiers d'Amos ont accueilli dans leurs rangs... (Photo François Roy, La Presse)

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Les Forestiers d'Amos ont accueilli dans leurs rangs sept joueurs autochtones cet automne.

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(Amos) Voici une histoire de préjugés et de hockey. Une histoire de béluga et de caribou séché. Celle d'une équipe midget AAA qui a commencé l'année avec sept joueurs autochtones. C'est une première au Québec. Récit d'une expérience à la fois belle et difficile qui ne tient qu'à un fil.

C'est un matin d'Halloween noir et froid à Pikogan. Une mince couche de neige a recouvert les rues de la réserve algonquine et ses petites maisons en lattes de bois.

Jovette Kistabish... (Photo François Roy, La Presse) - image 2.0

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Jovette Kistabish

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Il n'est pas encore 7h mais des ombres bougent chez Jovette Kistabish. La directrice d'école prépare des oeufs pour deux adolescents qui ne sont pas les siens. Elle est algonquine, ils sont cris.

Dans le frigo de Jovette Kistabish, où elle vient de prendre le jus d'orange, se trouve un morceau de béluga. Comment du béluga s'est retrouvé dans un frigo au milieu de l'Abitibi? C'est le vestige du passage de deux jeunes Inuits venus jouer au hockey à Amos.

«Je n'ai jamais goûté à du béluga de ma vie. Je ne sais pas comment manger ça, explique Jovette avec un air amusé. Je leur ai demandé comment l'apprêter et ils m'ont dit qu'ils le mangeaient cru plus souvent qu'autrement. Ça ne m'avance pas ben, ben!»

Depuis quelques mois se déroule dans ce coin de pays une expérience à la fois belle et difficile. L'été dernier, les Forestiers d'Amos ont décidé d'ouvrir grand leurs portes aux jeunes autochtones.

Silas Mattawashish et Adam Cheezo, deux joueurs autochtones... (Photo François Roy, La Presse) - image 3.0

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Silas Mattawashish et Adam Cheezo, deux joueurs autochtones des Forestiers d'Amos, dans le midget AAA.

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Cette équipe Midget AAA évolue dans la meilleure ligue au Québec pour les hockeyeurs de 15 à 17 ans. Ses joueurs rêvent tous de passer à la prochaine étape - la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ) - et plusieurs y parviendront. Son territoire de recrutement englobe l'Abitibi, mais aussi une partie du Nord-du-Québec.

Historiquement, il y a toujours eu un ou deux joueurs autochtones avec les Forestiers. Mais cet été, la direction de l'équipe a décidé d'essayer quelque chose de nouveau: elle allait inviter plusieurs autochtones au camp, elle allait rassurer leurs parents inquiets de les voir partir si loin au Sud et elle allait faire des efforts pour que les joueurs s'accrochent et restent avec l'équipe.

Surtout, elle allait leur donner une vraie chance: une chance égale.

Résultat? Sept jeunes autochtones ont «fait l'équipe» en septembre, du jamais vu dans une catégorie aussi forte au Québec.

Chez Jovette Kistabish, Adam Cheezo et Andrew Swallow-Neeposh avalent leur déjeuner en vitesse. Les deux Cris de 16 ans sautent ensuite sur le canapé et, les yeux rivés sur TSN, revoient les buts de la veille dans la LNH.

Adam est un adolescent efflanqué qui a grandi à Eastmain - en cri «Wapanoutauw», ce qui veut dire «terres à l'est de la baie James».

Il raconte qu'il avait huit mois la première fois que son père lui a enfilé des patins. «Je me promenais partout dans la maison avec», dit-il.

À quatre ans, Adam a fait un drôle de rêve. «J'étais sur une glace et je jouais dans la LNH. Mais je n'ai pas réussi à voir la couleur de mon chandail.»

Depuis l'âge de quatre ans, il a donc la certitude qu'il va jouer dans la Ligue nationale un jour, sans toutefois savoir pour quelle équipe. Sauf qu'Eastmain est loin de la Ligue nationale. En fait, Eastmain est loin tout court. Il faut 17 heures de voiture pour gagner Montréal, près de 10h pour se rendre à Amos.

Le hockey là-bas se résume à quatre équipes qui s'affrontent un peu trop souvent. À 15 ans, Adam a donc laissé sa famille pour partir à Mistissini, un village plus important, jouer pour une équipe Midget AA composée uniquement de joueurs cris.

Comme toutes les communautés cries, Mistissini raffole de hockey. Andrew Swallow-Neeposh raconte qu'au printemps dernier, la population locale a organisé une parade pour le Canadien de Montréal lors du premier match des séries et... lors du début de la troisième ronde. Pourquoi attendre la Coupe pour défiler? «Le hockey, c'est immense chez nous», lance Andrew.

Adam et Andrew jouaient ensemble dans le AA quand ils ont reçu cet été une invitation pour le camp des Forestiers. Avec pour tout bagage leur rêve de jouer au hockey, ils sont partis au Sud se tailler une place dans le Midget AAA. Ils ont réussi.

Adam Cheezo est aujourd'hui le meilleur compteur de son équipe. Les deux vivent ensemble chez Jovette Kistabish, dans la petite communauté algonquine de Pikogan, à un jet de pierre d'Amos.

Il est passé 7h. Jovette va déblayer l'auto. Adam et Andrew sortent la rejoindre dans le matin froid, puis la voiture démarre en direction de l'aréna pour l'entraînement matinal. Ce soir, les Grenadiers de Châteauguay débarquent en ville. C'est une bonne équipe, l'une des meilleures de la Ligue.

Ce sera une journée de plus pour ces jeunes avec les Forestiers. Une journée de plus loin de leur réserve. Une journée de plus de cette expérience à la fois belle et difficile qui ne tient qu'à un fil.

Serge Trépanier a joué brièvement dans la LHJMQ... (Photo François Roy, La Presse) - image 4.0

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Serge Trépanier a joué brièvement dans la LHJMQ puis en Europe avant de revenir à Amos.

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Ouvrir une porte

«Des paresseux», «des sournois», «des sans-coeur»... Serge Trépanier en a entendu des propos racistes sur les joueurs autochtones au fil des ans.

L'homme de 53 ans a disputé 66 matchs dans la LHJMQ avant d'aller jouer au hockey en Europe. Il est ensuite revenu à Amos, sa ville natale, et s'implique depuis 25 ans avec les Forestiers. Il est aujourd'hui le directeur général de l'équipe.

Trépanier n'a pas peur de brasser la cage. L'année dernière, il a nommé un entraîneur-chef qui était, à 27 ans, le plus jeune de la ligue Midget AAA.

Après celui de la jeunesse, il a décidé de prendre un autre pari cette saison. Un pari autochtone cette fois-ci. «On a toujours eu quelques joueurs autochtones avec les Forestiers. Parfois un ou deux, parfois aucun. Mais je voyais que la cuvée 1998 était moins forte que d'habitude dans la région de l'Abitibi, raconte Trépanier. Alors la porte était ouverte pour les autochtones. On a décidé de donner un coup. C'est toute une expérience qu'on vit.»

Trépanier a invité plusieurs joueurs cris. «Ils mangent du hockey eux autres!» Il a dû rassurer leurs parents, inquiets de voir leurs fils de 16 ans quitter leur communauté.

«Certains se demandaient comment leur jeune allait faire avec l'école, ou quel genre d'encadrement on leur donnerait, explique Trépanier. D'autres avaient peur du racisme. Il a fallu les rassurer.»

Il a aussi passé un coup de fil à Joé Juneau, l'ancien joueur de la LNH qui a lancé en 2006 un programme de hockey-études au Nunavik. Juneau lui a recommandé deux joueurs.

«Les Inuits, c'était un essai. On avait entendu parler du petit Samson Tookalook. Il patine en tabarnache, lance Trépanier avec verve. Il a des cuisses grosses de même... un cheval! J'ai appelé Joé Juneau pour lui en parler. Il me l'a recommandé avec un autre joueur, Gary-Joe Angnatuk.»

C'est ainsi qu'après le camp, sept joueurs autochtones se sont taillé une place chez les Forestiers de la ligue midget AAA du Québec: deux Algonquins, trois Cris et deux Inuits.

C'était la première fois que des jeunes du programme de Juneau se rendaient à un si haut niveau.

«Je trouve ça magnifique qu'on donne cette chance-là à des jeunes autochtones, qu'on leur ouvre la porte et qu'on les traite comme n'importe quel jeune, fait valoir Joé Juneau. C'est comme ça que ça devrait être. Ils n'ont tassé personne pour leur faire une place. Ils leur ont juste donné une chance égale.»

«Dans le passé, je m'étais informé auprès d'autres organisations midget AAA pour me faire dire que les places étaient prises, raconte Joé Juneau. Les jeunes dans le Sud grandissent dans ces organisations de hockey mineur. Ce sont souvent des jeunes issus de familles aisées, il ne faut pas se le cacher.»

Samson et Gary-Joe ont quitté le Nord à la fin de l'été pour la maison de Jovette Kistabish. Les Cris ont été logés chez d'autres Algonquins de Pikogan. Les deux Inuits et Jovette se sont tout de suite entendus. «Des petits gars attachants», dit-elle. Ils lui ont fait goûter à du caribou séché. Elle n'a pas aimé. Elle espérait les garder chez elle toute la saison. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi.

Adam Cheezo rêve de jouer dans la LNH... (Photo François Roy, La Presse) - image 5.0

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Adam Cheezo rêve de jouer dans la LNH depuis l'âge de 4 ans. Il est le meilleur compteur des Forestiers.

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Une chance dans la vie

Les hockeyeurs autochtones sont rares dans la LNH. Quand on demande à Adam et Andrew qui est leur modèle autochtone au hockey, un silence s'ensuit.

Sur les 392 joueurs canadiens dans la Ligue nationale cette saison, seuls 8 ont des racines autochtones (dont Carey Price et Rene Bourque).

Plusieurs raisons expliquent ce phénomène. Il y a la pauvreté qui affecte plusieurs réserves, les problèmes de dépendance, des structures familiales souvent déficientes.

Mais il y a des facteurs plus pragmatiques: quel dépisteur va se taper 17 heures de route pour aller voir des joueurs bantams à Eastmain? Dans ces conditions, les jeunes autochtones doivent souvent ramer deux fois plus pour se démarquer.

Aller jouer pour les Forestiers représente tout un déracinement pour des Cris et des Inuits d'à peine 16 ans. Adam Cheezo a mal vécu ses premiers pas «chez les Blancs».

Un jour lors du camp d'entraînement, il a soudainement disparu. Ses entraîneurs l'ont cherché et finalement retrouvé enroulé dans son sac de couchage, en pleurs, une bible à la main. Ils ont compris qu'il faudrait être patient avec lui.

Adam est un talent brut. À 16 ans et 6'2, son coup de patin est fluide, ses mains agiles et sa vision du jeu impressionnante. Les dépisteurs de la LHJMQ commencent à parler de lui. Ses entraîneurs s'entendent: il a presque tout pour réussir dans le hockey.

Mais dans les premiers mois de la saison, il a éprouvé du mal à s'adapter à l'horaire contraignant du Midget AAA, avec ses entraînements, ses matchs et ses heures sur les bancs d'école. Adam avait du mal à se lever le matin, arrivait en retard à l'entraînement.

«Il y a quelques semaines, on l'a assis dans nos bureaux, raconte Serge Trépanier. On lui a dit "écoute, prends quelques jours et va chez toi. Réfléchis à si tu veux jouer au hockey ou pas. Si tu reviens, ce sera pour y mettre les efforts. Sinon, tu peux arrêter maintenant».»

Adam est donc parti pour Eastmain. Il est allé à la chasse à l'orignal, n'a pas vu l'ombre d'un panache et a décidé de revenir à Amos pour y rester.

«Ça va mieux aujourd'hui, assure Adam. Pour moi, être dans cette équipe, c'est un rêve devenu réalité. C'est un grand accomplissement.»

L'expérience a aussi été difficile pour Samson et Gary-Joe, les deux joueurs Inuits. Gary-Joe avait déjà subi deux commotions cérébrales avant d'arriver avec les Forestiers. Au début de la saison, il en a subi une troisième. Un médecin lui a conseillé d'arrêter le hockey avec contact. Sa saison à Amos était terminée.

Les Forestiers pensaient pouvoir garder Samson. Mais il a finalement décidé de suivre Gary-Joe et de rentrer avec lui au Nunavik. Pour cet échec, Joé Juneau blâme en partie les autorités scolaires du Nunavik.

«Les deux d'un coup! Vous êtes durs avec moi», leur a lancé Jovette Kistabish, qui s'était prise d'affection pour eux. Elle a conduit les sept heures qui séparent Pikogan de Montréal pour les amener à l'aéroport. Quand ils sont partis, elle a pleuré.

Elle héberge aujourd'hui Adam et Andrew. Elle croit beaucoup à l'expérience des Forestiers. «Leur donner une chance dans l'équipe, c'est leur donner une chance dans la vie», dit-elle.

Les défricheurs

Maintenant, ils ne sont plus que cinq autochtones, ce qui est quand même plus que n'importe quelle équipe Midget AAA dans l'histoire.

Serge Trépanier est content de l'expérience, même s'il a fallu faire des efforts des deux côtés. Les entraînements, par exemple, se déroulent maintenant en anglais. Mais après quelques semaines, les entraîneurs se sont rendu compte que certains joueurs «pure laine» ne comprenaient pas tout à fait l'anglais...

Puis il y a la question de la discipline. Serge Trépanier affirme que plusieurs joueurs autochtones n'ont pas été soumis à la même structure, à la même discipline que les joueurs du Sud. Souvent, ils n'ont pas la même discipline à la maison non plus.

Le directeur général soupire en racontant que les parents d'un de ses joueurs autochtones ne lui demandaient d'assister à l'école que les jours d'examens. Un autre pouvait passer la nuit devant son ordinateur et se lever à l'heure qu'il voulait.

«C'est beaucoup d'ouvrage pour les coachs. On a mis du temps sur ces petits bonshommes-là. Il y en a un qui ne se lève pas le matin, qu'est-ce qu'on fait? Il y en a un qui a manqué l'entraînement, qu'est-ce qu'on fait? Il y en a un qui est arrivé en retard à la réunion, qu'est-ce qu'on fait? demande Serge Trépanier. On ne veut pas les écoeurer. Mais en même temps il faut être juste avec les autres joueurs. C'est plutôt complexe. C'est un autre monde.»

Les Forestiers naviguent donc sur une ligne mince, tentent d'être justes envers tous les joueurs, sans «écoeurer» les autochtones et les perdre. «Il ne faut pas tous les échapper comme les deux Inuits. Parce que le mot va se passer dans leur communauté et les autres vont penser que c'est trop dur, prévient l'entraîneur-chef de l'équipe, Alexandre Chénier. J'espère que les cinq autres vont rester. Ils vont traverser des épreuves, mais s'ils en sortent grandis, le mot va circuler dans leur communauté. D'autres vont suivre.»

Silas Mattawashish fait la danse de la victoire... (Photo François Roy, La Presse) - image 6.0

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Silas Mattawashish fait la danse de la victoire après avoir battu les Grenadiers de Châteauguay 2-1.

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Le travail qui paye

Le soir venu, les Forestiers ont battu les Grenadiers. Sur la glace, le talent était du côté des visiteurs. Mais les Forestiers sont travaillants. Ils ont usé leurs adversaires et ont gagné 2-1. Jonathan Dumont, un Algonquin de Lac-Simon, une communauté ravagée par la pauvreté, a marqué le premier but pour Amos. Adam Cheezo a fait la passe à Xavier Bouchard sur le deuxième.

Dans le vestiaire, les joueurs ont entouré l'assistant au capitaine Silas Mattawashish, un Cri de Waswanipi qui parle français. Comme après chaque match gagné, Silas a fait une danse de la victoire.

«Il n'y a pas de gangs ici, explique le capitaine et natif d'Amos Olivier Lantagne. Ils se sont bien adaptés. Ils ont toujours le sourire dans la face. Il faut juste parler en anglais avec les Cris, mais on s'habitue et ça nous fait une pratique.»

Non, l'expérience des Forestiers d'Amos n'est pas un conte de fées. Les choses ne sont pas si simples. Mais le directeur général de l'équipe est fier d'avoir osé.

«Le phénomène va aller en s'accélérant. Je commence à rentrer les autochtones plus tôt, explique Serge Trépanier. J'ai un programme sport-études bantam à Rouyn et cette année il y a trois Cris de 13 et 14 ans.»

Parmi les cinq autochtones des Forestiers, un ou deux sera peut-être repêché dans la LHJMQ, aura peut-être une carrière dans la hockey. Mais Serge Trépanier est convaincu qu'au-delà du sport, ces jeunes sortiront grandis de l'expérience.

«Astheure, ce sont des meneurs pour leur communauté, dit-il. Ils défrichent le chemin pour les autres.»

Quand Jonathan Dumont a marqué à 11h25 de la deuxième période, il a levé les poings en guise de célébration. Xavier Bouchard et Derek Dicaire lui ont sauté dans les bras. À ce moment, il n'y avait plus d'Algonquin ni d'Abitibien, plus de «Blancs» ni d'autochtones. Il y avait les buts, les passes et le hockey. Il y avait ce rêve immémorial des enfants d'ici d'un jour jouer dans la Ligue nationale de hockey.

Devant ce rêve, tous ne sont pas égaux. Mais les choses changent, tranquillement.

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Édith Cloutier travaille depuis 25 ans à ériger... (Photo François Roy, La Presse) - image 7.0

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Édith Cloutier travaille depuis 25 ans à ériger des ponts entre communautés autochtones et «blanches».

Photo François Roy, La Presse

La diplomatie de la rondelle

Édith Cloutier sourit et l'admet d'emblée: elle ne connaît pas grand-chose au hockey.

Mais ça ne l'empêche pas de comprendre ce que ce sport représente pour les Autochtones de l'Abitibi et de la Baie-James, ce qu'il représente pour les Québécois «pure laine» et ce qu'il peut faire pour rapprocher les cultures dans ce coin de pays.

«Tout le monde aime le hockey. Ici, les arénas sont pleins et c'est à l'aréna que les gens de toutes les communautés se mélangent, dit-elle. Ils partagent le même enthousiasme. Je pense que ça peut favoriser le rapprochement.»

Édith Cloutier est directrice du Centre d'amitié autochtone de Val-d'Or. Elle est un peu administratrice, un peu militante et beaucoup ingénieure: elle travaille depuis 25 ans à ériger des ponts entre les Autochtones et les «Blancs».

Elle a été au cours des années aux premières loges de ce dialogue souvent tortueux entre ces deux solitudes. «Je pense que les choses s'améliorent», dit-elle avec optimisme.

Sauf que dans la région, la cohabitation des peuples reste fragile comme une glace au printemps.

Jeune, Édith Cloutier redoutait de se faire traiter de «kaouiche», surnom réservé aux Algonquins en Abitibi.

Plus récemment, un groupe de chercheurs de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue s'est intéressé aux perceptions réciproques des autochtones et des non-autochtones.

«Pour 75% des non-autochtones, les relations entre les deux groupes sont négatives, étant marquées surtout par la méconnaissance, la tension, le conflit, le rejet et l'indifférence», indiquait le sondage, notant au passage que la majorité (61%) des Autochtones se sentaient victimes de discrimination à Val-d'Or.

Dans ce contexte, Édith Cloutier salue l'expérience des Forestiers d'Amos. Comme la diplomatie des pandas de la Chine, cette diplomatie de la rondelle peut rapprocher les peuples et inspirer les jeunes.

«Mais ça peut aussi être un couteau à double tranchant, parce que les Autochtones sont souvent étiquetés comme des gens qui n'arrivent pas à l'heure, qui n'arrivent pas à entrer dans les cases, explique-t-elle. Ils sont jugés à l'aune des critères de la société dominante et là, il y a un danger.»

Les jeunes Autochtones des Forestiers sont issus d'un milieu fortement marqué par l'expérience des Premières Nations, par l'héritage des pensionnats et par la Loi sur les Indiens, rappelle-t-elle.

«Il y a des choses qui évoluent positivement. Il y a de plus en plus d'Autochtones qui vont au cégep et à l'université par exemple, explique-t-elle. Mais il reste du travail à faire. On vit avec des taux de décrochage élevés, un taux de suicide de quatre à cinq fois plus élevé chez les jeunes. À Lac-Simon, on parle de 75% des jeunes qui décrochent avant secondaire 3 ou 4.»

Non, Édith Cloutier ne connaît pas bien le hockey, mais elle est à même de comprendre sa charge symbolique. À un jet de pierre du Centre d'amitié autochtone se trouve l'aréna des Foreurs de Val-d'Or, l'équipe de la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ).

Son nom? Le Centre air CreeBec, du nom de cette compagnie aérienne qui dessert Eeyou Istchee, le territoire des Cris. C'est aussi dans cet aréna que rêvent de jouer un jour AJ Kistabish, de Pikogan, et Jonathan Dumont, de Lac-Simon.

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L'ancien joueur du Canadien Joé Juneau a fondé... (Photo Jean-François Villeneuve, archives Le Soleil) - image 8.0

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L'ancien joueur du Canadien Joé Juneau a fondé le Nunavik Youth Hockey Development Program, il y a neuf ans.

Photo Jean-François Villeneuve, archives Le Soleil

Joé Juneau entre fierté et déception

L'ancien hockeyeur Joé Juneau est fier des deux jeunes du Nunavik qui se sont taillé une place dans le midget AAA avec les Forestiers d'Amos. Mais il est mécontent de la manière dont les autorités scolaires du Nunavik ont soutenu les deux Inuits déracinés.

Les Forestiers ont trouvé une pension aux jeunes, mais la question de l'école s'est révélée problématique. Samson Tookalook et Gary-Joe Angnatuk parlent l'inuktitut et l'anglais, mais pas le français. Les parachuter sans soutien à la polyvalente d'Amos aurait été ridicule.

«Il fallait s'assurer que le choc culturel ne soit pas trop grand, qu'on allait leur trouver une bonne famille mais aussi qu'ils pourraient aller à l'école. Tout sauf l'école s'est arrangé», déplore Juneau, qui a fondé il y a neuf ans le Nunavik Youth Hockey Development Program (NYHDP).

Juneau aurait aimé que la commission scolaire Kativik fournisse du matériel et un soutien à distance aux jeunes. Ça n'a pas été fait.

Sans encadrement inuit et complètement dépassés à la polyvalente d'Amos, les deux jeunes ont perdu leur intérêt pour l'école. Quand Gary-Joe a subi une commotion cérébrale avec les Forestiers, il a voulu rentrer. «Un mois sans hockey pour guérir, ça passe mieux quand un jeune peut se raccrocher à l'école, mais là il n'avait rien», dit Juneau. Samson a choisi de suivre son ami.

Pour Joé Juneau, la situation doit être corrigée. Samson Tookalook aura 17 ans la saison prochaine et sera toujours admissible au midget AAA. «Ça laisse un an aux gens de la commission scolaire pour mettre les choses en place», prévient Juneau.

La commission scolaire Kativik n'a pas voulu commenter les cas des deux hockeyeurs. Une porte-parole s'est engagée à communiquer avec les directions des écoles d'Umiujaq et de Quaqtaq pour qu'elles nous rappellent. Mais elles ne l'ont pas fait.

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