Je ne veux pas être tolérée

Du plus loin que je me souvienne, ma... (photo ninon pednault, la presse)

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Du plus loin que je me souvienne, ma petite radio jouait Marie-Chantal Toupin et Dany Bédard. Je frémis aux textes de Richard Desjardins. Depuis que je comprends quelque chose aux enjeux sociaux et politiques, Pierre Falardeau a été un de mes plus grands modèles. Et j'ai pleuré en regardant le film Maurice Richard.

photo ninon pednault, la presse

 

Dalila Awada

L'auteure est étudiante en sociologie à l'UQAM.

La tolérance. Par quel bout on prend ça? Par quelle sacrosainte «objectivité» on aborde ce sujet? Je n'en ai pas la moindre idée, alors je veux partager une petite bribe de bagage personnel avec vous. Mais, je vous avertis tout de suite, ma vie n'a absolument rien d'exceptionnel. Pourtant, ces dernières années, quasi quotidiennement, j'avais l'impression que les manchettes, les nouvelles, les tribunes médiatiques, les chroniques, les lois, tout, criait mon nom.

Je ne suis personne, mais je deviens malgré moi tout le monde à la fois. Je ne suis pas une victime, mais pourtant c'est comme ça qu'on me dépeint. Je ne suis pas un danger public, mais pourtant dans les nouvelles, on rappelle hebdomadairement à tout le monde à quel point je suis dérangeante. Oui, il y a certes dans la nature humaine une méfiance face à l'inconnu et un refus de voir ses valeurs heurtées, qui peut résulter en un comportement distant, voire en insultes parfois. Mais le contraire est tout aussi vrai.

J'ai récolté, au fil de ma courte vie, plus de beaux mots que de mauvais; je m'en suis fait un parapluie flageolant, que je ressors sous les coups durs, sous les regards trop insistants. Chaque individu pense connaître la vérité et pense que sa façon de faire est la plus adaptée à la société contemporaine. Pourtant, trop souvent on oublie qu'il n'y a pas qu'une seule vérité, chaque individu possède la sienne, une vérité qui est adaptée à qui il est, à son expérience, à sa personnalité, à l'environnement dans lequel il a gravité. Je suppose que c'est ça qui rend notre monde farfelu aussi passionnant.

Je me suis toujours considérée québécoise, mais j'ai appris à mes dépens qu'il allait falloir que je rame pour le prouver. Si physiquement tu ne rentres pas dans le moule, on te colle une étiquette sur le front: «Attention, paquet fragile, provient d'ailleurs».

Pourtant, du plus loin que je me souvienne, ma petite radio jouait dans ma chambre Marie-Chantal Toupin et Dany Bédard. Je frémis aux textes de Richard Desjardins. Moi aussi, je portais une admiration à Véronique Cloutier avant même de naître. Depuis que je comprends quelque chose aux enjeux sociaux et politiques, Pierre Falardeau a été un de mes plus grands modèles dans son militantisme. J'ai pleuré en regardant le film Maurice Richard. Sans clichés, les Charbonniers de l'enfer et les Cowboys fringants font partie de mes groupes préférés.

Quand je retourne au Liban des fois et qu'on souligne ma nationalité canadienne, je pense plutôt: «Oui, mais Québécoise surtout!». Car c'est partie intégrante de mon identité et j'ai abandonné depuis longtemps l'idée de choisir entre ces deux nationalités. J'ai vite compris que je pouvais avoir le meilleur des deux mondes.

Là où je veux en arriver, c'est que je ne veux pas être tolérée, parce que je ne crois pas avoir besoin de l'être. Johann Wolfgang a dit: «La tolérance ne devrait être qu'un état transitoire. Elle doit mener au respect. Tolérer, c'est offenser.» Être toléré, c'est se sentir un peu comme un poids, alors que la grande majorité des personnes d'ethnies différentes veulent se fondre dans le décor, devenir ni plus ni moins Québécois comme tous les autres. Les uns n'ont pas à tolérer les autres.

En fait, la seule chose que je veux avoir à tolérer dans ma vie, c'est les banalités du quotidien; les jeunes qui parlent trop fort dans l'autobus, la caissière trop lente au supermarché, un professeur qui continue de parler 10 minutes après la fin du cours. À la limite, je peux tolérer ma belle-mère aussi, mais ça, c'est une autre histoire.

Bref, je ne veux pas avoir à tolérer la confession religieuse d'une personne, ni même ses pratiques et croyances qui peuvent sembler tordues; non, je ne veux pas les tolérer, je veux les accepter, les respecter, et en finalité, je veux en faire un détail.

Je veux que mon voile, fragment de connexité religieuse et culturelle, devienne le plus gros détail de mon moi-même quand j'interagis avec une personne. En fait, qu'on m'en parle ne me dérange pas (après tout, ça fait partie de moi), mais je ne veux pas que ça devienne une embûche lors d'une entrevue de travail, je ne veux pas non plus que ça devienne une raison pour que les clients, à mon travail, changent de caisse, tout comme je ne veux plus qu'on me dise que je suis malheureuse mais que je ne le sais même pas. Surtout, je ne veux pas que ça étouffe mon identité québécoise et que l'on pense que l'un vient nécessairement sans l'autre.

Vous savez, être au Québec, c'est avoir une chance inouïe de vivre sur un morceau de terre qui carbure à la liberté. C'est aussi avoir la chance de rester chez soi mais d'avoir connu tous les pays du monde, parce que le Québec carbure à la diversité. C'est un endroit où il fait bon vivre parce que chaque individu est lui-même, avec ses opinions parfois trop crues, ses croyances parfois trop flagrantes, ses différences parfois trop vives. Être au Québec, c'est revendiquer la liberté individuelle sous toutes ses formes. Être au Québec, c'est rejeter le mot tolérance et adopter le mot respect. Être Québécois, ce n'est jamais par hasard. Dans mon cas, je le suis d'abord et avant tout parce que j'ai choisi de l'être.

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