La vérité sur la Crise d'octobre

Montréal, le 19 octobre 1970: la foule défile... (PHOTO: MICHEL GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE)

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Montréal, le 19 octobre 1970: la foule défile pour la signature du registre en l'honneur de Pierre Laporte, sous le regard d'un soldat de l'armée canadienne. Le ministre du Travail et de la Main-d'oeuvre a été assassiné par le FLQ deux jours plus tôt.

PHOTO: MICHEL GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

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William Tetley

L'auteur est professeur de droit international à l'Université McGill. À l'époque de la Crise d'octobre
, il était ministre au sein du gouvernement de Robert Bourassa.*

Si nous voyons tous plus clair après les faits, il est aussi vrai que, 40 ans plus tard, le souvenir que nous gardons de la Crise d'octobre est souvent trouble ou complètement inexact. Pour cette raison, je me suis efforcé de m'appuyer sur une documentation écrite. Cette documentation est cependant incomplète parce que plusieurs personnes se tiennent coites et que de nombreux secrets sont toujours bien gardés.

Même si un portrait global nous est toujours inaccessible et ne peut donc faire l'objet d'une analyse complète et satisfaisante, il est néanmoins possible d'attirer l'attention sur certains aspects de la Crise qui ne devraient pas être oubliés et de tirer quelques conclusions, ce à quoi je me risque avec beaucoup d'appréhension. (...)

- La décision déchirante des gouvernements du Québec et du Canada de ne pas relâcher les prisonniers felquistes, reconnus coupables ou accusés de crimes terroristes, était appropriée. Aucun gouvernement démocratique ne saurait agir autrement. Avec le temps, presque tout commentateur et presque tout journal sur la planète approuveraient cette décision.

- La pétition publique et la conférence de presse des 16 «éminentes personnalités», le 14 octobre 1970, n'ont pas seulement omis de sommer le FLQ de relâcher les otages James Cross et Pierre Laporte, mais ont préconisé «la négociation d'un échange des deux otages contre les prisonniers politiques». Négociateur pour le FLQ, Robert Lemieux a non seulement fait référence à la pétition, mais s'est reposé sur elle, le 15 octobre, pour rompre les négociations et refuser l'offre gouvernementale qui autorisait les ravisseurs à se réfugier à Cuba ou en Algérie en retour de la libération de leurs otages. La conclusion de l'affrontement aurait-elle été différente si les 16 avaient condamné le FLQ et les enlèvements, et sommé le FLQ de relâcher les otages Cross et Laporte?

- Les dirigeants du mouvement ouvrier (du Front commun) ont joué un rôle public central pendant la Crise, mais négligé eux aussi de condamner sans équivoque les enlèvements de MM. Cross et Laporte par le FLQ et omis, jusqu'au soir du 16 octobre, d'exiger leur libération sans condition.

- La décision du gouvernement québécois de faire appel à l'armée le jeudi 15 octobre 1970 était sage, à la lumière de l'agitation sociale grandissante à l'époque.

- La requête adressée le 16 octobre 1970 au gouvernement fédéral par l'administration de Montréal et le gouvernement du Québec, pour que soit appliquée la Loi sur les mesures de guerre, était justifiée dans les circonstances. Après trois jours d'assemblées et de manifestations de plus en plus nombreuses et survoltées, le FLQ réussissait à tenir un grand rassemblement de 3000 partisans, sympathisants, étudiants et décrocheurs au centre Paul-Sauvé, le soir du 15 octobre 1970, et était sur le point de passer à l'étape des marches dans les rues, des affrontements, des violences et des dommages à la propriété.

- La proclamation de la Loi sur les mesures de guerre, à 4h du matin, le vendredi 16 octobre 1970, est arrivée à point nommé. À minuit, dans la nuit du 15 au 16 octobre 1970, le gouvernement Bourassa avait adopté les trois projets de Loi relatifs à l'assurance maladie à l'Assemblée nationale, dont l'un ordonnait le retour au travail des médecins spécialistes. Ce qui donnait au gouvernement la liberté de demander à Ottawa de proclamer l'état d'insurrection appréhendée. Grâce à cette proclamation, les violences étaient évitées: aucun dommage à la propriété, pas une seule vitrine brisée, nulle personne hospitalisée.

- La GRC et les forces policières montréalaises et provinciales ne se sont pas montrées assez circonspectes dans la préparation de la liste des personnes qui seraient appréhendées en vertu de la Loi sur les mesures de guerre, et les gouvernements du Québec et du Canada n'ont pas été suffisamment vigilants dans leur vérification de cette liste. En outre, les personnes arrêtées n'ont pas eu l'autorisation de parler à leur avocat ou à leur famille assez tôt, et de nombreuses personnes appréhendées auraient dû être relâchées beaucoup plus vite.

- Le gouvernement du Québec a mis du temps à trouver une solution au dilemme d'informer le public des motifs de l'action gouvernementale, sans aviser du coup le FLQ de la stratégie et des plans de la police. Il aurait mieux valu que le problème fût réglé avant le débat d'urgence à l'Assemblée nationale, le 11 novembre 1970, mais il est difficile de concevoir, même avec le recul, comment on aurait pu résoudre ce dilemme autrement.

- Le gouvernement du Québec a eu raison d'instituer un organisme par lequel les personnes injustement arrêtées ou traitées pourraient se voir allouer, à la discrétion du protecteur du citoyen du Québec et sans intervention gouvernementale, jusqu'à 30 000$ chacune.

- Le gouvernement n'a pas agi à l'encontre de la volonté populaire: l'opinion publique canadienne appuyait fortement la réponse énergique des gouvernements à la menace terroriste. Un sondage Gallup publié le 12 décembre 1970 révélait que 87% des Canadiens approuvaient l'imposition des Règlements de la Loi sur les mesures de guerre, que 6% la désapprouvaient et que 7% étaient indécis à ce propos. Chez les Canadiens anglais, le taux d'approbation était de 89%, le taux de désapprobation de 6%, et le taux d'indécision de 5%. Dans le cas des Canadiens-français, les résultats révélaient un taux d'approbation de 86%, de désapprobation de 9% et d'indécision de 5%.

- Bien que naturellement frustrés de ne détenir que sept des 110 sièges à l'Assemblée nationale, malgré leurs 23,1% des suffrages populaires, les dirigeants du Parti québécois auraient dû agir avec plus de discernement pour éviter d'exacerber la Crise. Comparés aux députés de l'Union nationale et du Crédit social, plus expérimentés et qui cumulaient incidemment à eux deux 30,8% des suffrages populaires, les députés du PQ à l'Assemblée nationale semblent avoir mal compris leur rôle pendant la Crise.

Les felquistes n'étaient pas des patriotes

La Crise d'octobre a été un important épisode séparatiste, nationaliste et presque anarchiste dans l'histoire du Québec et du Canada. Les felquistes n'étaient toutefois pas des patriotes au même titre que ceux du Haut-Canada et du Bas-Canada en 1837 et 1838, ou du temps de Louis Riel en 1885, qui étaient prêts à risquer leur vie pour leur cause. Les felquistes ont combattu subrepticement par des bombes, des colis piégés, des cambriolages, des enlèvements et l'«exécution» d'un otage. Ils se sont rarement mis dans une situation mortellement périlleuse.

Les felquistes n'avaient aucun projet de gouvernement démocratique. Bien au contraire, ils s'opposaient plutôt aux gouvernements démocratiquement élus du Québec et du Canada. Ils n'avaient pas élaboré de charte des droits sociaux comparable aux Douze résolutions de Papineau à Saint-Ours-sur-Richelieu le 7 mai 1837, à la Déclaration d'indépendance de Robert Nelson le 28 février 1838 ou à la Liste des droits révolutionnaires de Riel en 1885, pour laquelle ils se seraient battus. D'ailleurs, il ne s'est pas non plus exprimé de sympathie ni de soutien spontané à l'endroit du FLQ, comme cela s'était produit lors des émeutes de la conscription en 1918, de la grève générale à Winnipeg en 1919 et de la grève d'Asbestos en 1948-1949. Le FLQ ressemblait plutôt à la populace forcenée, essentiellement anglophone, qui s'était ameutée le 25 avril 1849 et avait incendié l'édifice du Parlement à Montréal. Ces deux derniers mouvements, sans en subir eux-mêmes, ont causé de graves préjudices à la société au nom de laquelle ils prétendaient agir.

Je suis très critique des positions prises pendant la Crise par le Parti québécois encore balbutiant alors et par les nationalistes canadiens-français. Leur presque insatiable appétit de souveraineté et leur enthousiasme pour la cause sont néanmoins compréhensibles. La défense de la langue et de la culture françaises et l'idéal d'un Québec séparé sont des os qu'on ronge depuis la fondation de Québec, voilà quatre siècles, et sont légitimes dans une société démocratique à condition qu'on s'y emploie démocratiquement. Si je suis sévère à l'égard de certains dirigeants du Parti québécois et de certains nationalistes canadiens-français, je suis très sensible à leur ferveur. Je suis conscient que, si les rôles avaient été inversés, si le Parti québécois avait été au pouvoir et si un ministre du PQ et le consul général de France avaient été enlevés par des terroristes fédéralistes anglophones, l'opposition fédéraliste ne se serait sans doute pas immédiatement ralliée au gouvernement du PQ, mais aurait usé de faux-fuyants, comme l'a fait le PQ en octobre 1970.

* Ce texte est extrait du livre qu'il publie sur le sujet, Octobre 1970 - Dans les coulisses de la Crise, aux Éditions Héritage.




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