Delta du Niger: une tragédie permanente

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Les fuites de pétrole dans le delta du Niger sont 10 fois supérieures à celles du golfe du Mexique.

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Simon Porcher, Thomas Porcher*
La Presse

L'explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon a été le début d'un véritable «11 septembre écologique». Les fuites provoquées par la catastrophe ont laissé s'échapper tous les jours de 20 000 à 40 000 barils de pétrole, soit de trois à six millions de litres. Au final, 200 millions de litres de pétrole - quatre fois plus que la catastrophe de l'Exxon-Valdez - ont été déversés en à peine trois mois dans le golfe du Mexique. La nappe pétrolière s'étend sur 320 km carrés.

La marée noire aura été également très coûteuse pour l'économie américaine et pour la société BP, détentrice de la plateforme, qui va devoir faire face à plusieurs centaines de milliers de demandes d'indemnisation. Le coût du nettoyage de la nappe pétrolière s'élève à au moins 10 milliards de dollars pour la société pétrolière tandis que l'indemnisation des victimes pourrait faire monter le coût de la marée noire à 100 milliards. Il aura fallu au final une douzaine de tentatives - des plus classiques aux plus innovantes en termes de géo-ingénierie - pour arrêter la fuite de pétrole avec succès.

À 9000 km au sud-est du golfe du Mexique, une marée noire permanente détruit la vie des 30 millions d'habitants du delta du Niger, au sud du Nigéria. Depuis 1958, plus de 13 millions de barils de pétrole, soit deux milliards de litres, ont été déversés dans cette zone géographique. En ordre de grandeur, cela représente 10 fois la marée noire du golfe du Mexique et 40 fois l'Exxon-Valdez. C'est donc grosso modo la catastrophe de l'Exxon-Valdez qui se déroule chaque année depuis 50 ans dans le delta du Niger sans que l'opinion publique mondiale ne s'en émeuve.

Si le delta du Niger est la zone qui a connu la plus forte augmentation du nombre de barils produits en haute mer lors des 20 dernières années, les fuites en cause proviennent pour l'essentiel d'oléoducs terrestres. Le niveau de contamination n'est pas pour autant moins important que dans le golfe du Mexique: toute l'économie locale a été ruinée par 7000 fuites, provenant de 600 points d'extraction et créant 2000 sites de grandes pollutions.

Dans un rapport publié il y a tout juste un an, Amnistie internationale, une organisation non gouvernementale, insiste sur les conséquences humaines de la catastrophe: l'eau et les terres étant complètement souillées, l'agriculture et la pêche - principales ressources économiques hors pétrole - sont désormais impossibles.

La principale compagnie en cause, Shell, se défend en évoquant l'importance du vandalisme dont elle est victime. Selon la compagnie pétrolière, 98% des fuites seraient dues à des actes de sabotage et de vol consistant à percer les oléoducs. Il est vrai que la situation du delta du Niger est exceptionnelle puisque Shell - présente dans une centaine de pays - totalise 40% de ses fuites dans cette zone. Par ailleurs, la région du sud est traditionnellement sécessionniste et de nombreuses milices organisent le vandalisme en encadrant les réseaux d'oléoducs, ce qui rend difficile le nettoyage des nappes de pétrole. Mais compte tenu du coût du renouvellement du réseau d'oléoducs et de la rente pétrolière de 40 milliards de dollars qui revient à l'État nigérian, les compagnies pétrolières et le pouvoir central ont plutôt intérêt à jouer le statu quo.

Pourquoi devrions-nous nous sentir responsables de la tragédie du delta du Niger? Tout simplement parce que l'Afrique consomme 10 à 15 fois moins de pétrole par habitant que les pays du Nord. Le Nigéria représente 40% des importations américaines de brut. Les populations africaines paient en quelque sorte notre dépendance à l'or noir.

La marée noire du delta du Niger semble être la plus inquiétante pour l'avenir: si les fuites de la plateforme Deepwater Horizon sont désormais réparées, les fuites du delta du Niger ont quadruplé entre 2007 et 2009. La pression médiatique pourra peut-être enfin donner l'impulsion nécessaire à la mise aux normes du réseau d'oléoducs et à l'indemnisation des populations.

* Les auteurs sont respectivement économiste à l'université Sciences Po de Paris, et professeur associé à l'École des sciences de gestion de Paris et auteur de Un baril de pétrole contre 100 mensonges (2009).




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