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Les «vrais» professeurs, une espèce menacée?

Ici comme ailleurs, les universités demandent aux chargés... (PHOTO: IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE)

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Ici comme ailleurs, les universités demandent aux chargés de cours de faire le même travail que les professeurs réguliers, mais pour une fraction du salaire.

PHOTO: IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

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Jules Lamarre et Édith Mukakayumba

M. Lamarre est économiste et géographe à l'Université Laval. Mme Mukakayumba est géographe à l'Université du Québec à Chicoutimi.

Cyberpresse

Ces jours-ci, les chargés de cours de l'Université de Montréal sont en grève. Avec raison, ils exigent de meilleures conditions de travail puisqu'ils vivent dans la précarité, voire dans la misère.

Comme à tous les autres chargés de cours en Amérique du Nord, les universités d'ici leur demandent de faire le même travail que les professeurs réguliers, mais pour une fraction du salaire seulement. Malheureusement pour eux, le slogan «à travail égal, salaire égal», ne peut s'appliquer puisque les professeurs réguliers sont engagés, non seulement pour enseigner, mais encore davantage en fonction de leur capacité d'attirer des fonds qui leur permettront de développer des programmes de recherche de pointe.

Sauf que depuis plusieurs années déjà, les organismes subventionnaires ne cessent de monter la barre au point que seuls les professeurs aguerris, soit ceux qui sont en selle depuis un bon moment déjà, peuvent assurer un financement stable de leurs recherches, à quelques ratés près disons. Ce sont ces mêmes professeurs qui aideront les nouveaux venus, qui de nos jours doivent au moins posséder le Ph.D., à cheminer dans des sentiers escarpés, une fois engagés non pas comme chargés de cours, mais à titre de professeurs réguliers.

Or les professeurs qui savent «comment ça marche», n'aideront que ceux qu'ils peuvent. L'écrémage est sans pitié. Alors, les chargés de cours sont parfaitement conscients de pratiquer leur métier, non pas «en attendant», mais de façon permanente. Dans le cas des chargés de cours détenteurs du titre de Ph.D., dans un contexte où l'on prône l'équité en emploi ? salariale notamment ?, le passage du statut de chargé de cours à celui de professeur devrait aller de soi. Paradoxalement, leur situation est tout aussi désespérée. Sauf accident de parcours, ceux qui commencent leur carrière comme chargés de cours ont très peu de chance d'être promus au rang de professeurs réguliers. Ils se retrouvent ensemble sur une voie de garage et la rue les guette constamment.

Comment expliquer que les choses en soient arrivées à ce point dans les universités d'ici et ailleurs? On peut postuler que le marché du travail n'est pas en mesure d'absorber tous les finissants des universités, et encore moins les plus diplômés, en l'occurrence, les détenteurs du titre de Ph.D. Sinon, les chargés de cours, ils feraient d'autres choses dans la vie, ne serait-ce que pour en avoir une. Et s'ils pouvaient faire autre chose dans la vie, alors les universités paieraient pour les retenir!

Et si les «vrais» professeurs étaient une espèce menacée?

Les universités disent manquer d'argent pour engager davantage de nouveaux professeurs en remplacement des chargés de cours actuels. Elles veulent obtenir plus de financement pour remédier à la situation, etc. Même que le refrain est usé. Or ce type de problème n'est pas l'apanage exclusif des universités d'ici. Pour savoir de quoi sera fait l'avenir dans ce domaine, il suffit de considérer la tendance lourde qui prévaut depuis 40 ans aux États-Unis. D'après les chiffres de l'American Association of University Professors, en 1969, 96% des nouveaux postes de professeurs réguliers créés aux États-Unis étaient des postes à plein temps. C'était à l'époque où on ne leur demandait pas de faire de la recherche de pointe. On les engageait en grand nombre, avec ou sans doctorat, parce qu'il en manquait. Donc, on était obligé de les payer. Toujours aux États-Unis, au cours des années 90, la moitié des nouveaux postes de professeurs menait à la permanence, dont la moitié de cette moitié seulement obtenait des postes à plein temps. En 1998, près des trois-quarts (69%) de l'ensemble des personnes enseignant dans les collèges et universités étasuniennes le faisaient à temps partiel.

Dans le milieu de l'enseignement universitaire, l'avenir ressemblera bientôt à ce qui se passe à la prestigieuse California Institute of the Arts. Dans cette institution universitaire de Los Angeles, spécialisée dans l'enseignement des arts visuels et des arts de la scène, aucun de ses nombreux enseignants ne possède la permanence. Pas même les directeurs de départements qui ne peuvent planifier le développement de quoi que ce soit au-delà de la durée de leur propre contrat d'engagement. Oui! Une université entière de chargés de cours! L'idéal pour des administrateurs d'université soucieux de faire des économies! C'est qu'il existe tellement de gens extrêmement qualifiés et sans emploi qu'on peut en attirer facilement avec des contrats d'enseignement à durée limitée, c'est-à-dire en offrant des conditions de travail qui apparaîtraient tout à fait repoussantes aux yeux des professeurs réguliers de nos universités d'ici, voire de n'importe quel autre corps de métier. Et ça s'en vient chez nous!

Si la tendance se maintient, les «vrais» professeurs se retrouveront entre eux, et pas très nombreux, dans des centres de recherche où ils continueront à publier des articles dans «leurs revues que personne ne lit» (Saul, 2008). Les derniers professeurs vaudront toujours leur pesant d'or pour les pouvoirs publics qui seront heureux d'en conserver à portée de la main pour faire peur au monde à la télévision, et pour gommer tout débat de société sur des sujets importants. On le fait déjà! Régulièrement, par exemple, on exhibe publiquement des scientifiques à la mine catastrophée qui jouent très bien les prophètes de malheurs. Pourtant, comme on ne cesse de le constater notamment à la lumière des crises qui ne cessent de se multiplier, et dont nous payons quotidiennement le prix, ces gens-là, ils ne sont même pas capables de reconnaître une crise économique sur le point de tout emporter; ni s'il y a oui ou non pandémie, bogue de l'an 2000, changements climatiques, etc.

La tenue d'états généraux s'impose au Québec pour remettre de l'ordre dans tout cela, pour réfléchir ensemble à ce que nous voulons faire collectivement de notre société, à la façon dont elle doit traiter ses citoyens, dont les chargés de cours, les infirmières, les plus mal pris, etc. Ces états généraux, on épargnerait même en exigeant des banquiers qu'ils les organisent, eux qui réussissent à faire des profits exorbitants en temps de crise économique, et à aller chercher de l'argent directement dans les poches des contribuables pour bien se payer, quand les choses vont trop mal. Il faut reconnaître que les banquiers ont vraiment beaucoup à nous apprendre et on a très hâte de les entendre à ce sujet.

Référence: SAUL, John R. (2008) The Independent Scholar and Public Intellectual in a Corporatist Era. Conférence prononcée dans le cadre du symposium de fondation du Canadian Academy of Independent Scholars, mai 2008, Vancouver, Université Simon Fraser. www.sfu.ca/independentscholars/jrs.htm

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