Jordanie: les femmes, les sciences et l'islam

L'OCDE identifie trois pays seulement où les filles... (Shutterstock, Shahrul Azman)

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L'OCDE identifie trois pays seulement où les filles (15 ans) se disent sensiblement plus à l'aise que les garçons lorsqu'il s'agit de résoudre des problèmes mathématiques : le Qatar, les Émirats arabes unis et la Jordanie.

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(Québec) Les plus récents tests canadiens (2013) montrent qu'en mathématiques, l'écart entre garçons et filles s'est effacé, les deux groupes ont obtenu un score identique. En 2010, les garçons affichaient une meilleure note, 504, comparativement à 499 pour les filles, c'est-à-dire moins d'un pour cent d'écart. En sciences, ce sont les filles qui ont un léger avantage.

Mais, curieusement, lorsqu'il s'agit de mesurer la confiance que chacun manifeste envers ses capacités, on voit que les filles sont plus portées à douter d'elles-mêmes.

Les études de l'OCDE constatent la même chose. Dans la grande majorité des 65 pays étudiés, l'écart entre les deux groupes est mince, et se partage à peu près également. Pourtant, l'Organisation de coopération et de développement économiques constate que dans la très grande majorité de ces pays, «les filles ont moins de motivation pour apprendre les mathématiques, et moins confiance envers leurs capacités que les garçons».

En fait, l'OCDE identifie trois pays seulement où les filles (15 ans) se disent sensiblement plus à l'aise que les garçons lorsqu'il s'agit de résoudre des problèmes mathématiques : le Qatar, les Émirats arabes unis et la Jordanie. Trois pays arabes, de religion musulmane.

Pour en apprendre un peu plus sur les rapports entre les sciences, l'éducation et l'islam, nous avons contacté Rana Dajani, professeure agrégée en biologie moléculaire à l'Université Hashemite de Zarqa, en Jordanie. Mme Dajani est à l'origine d'initiatives pour encourager les femmes et les jeunes familles à la lecture (welovereading.org), et pour aider les femmes dans le domaine scientifique à créer des réseaux de mentorat. Ses propres recherches en biologie moléculaire portent sur la génétique du diabète dans des minorités ethniques de Jordanie. Elle a aussi présidé un comité qui a rédigé la première législation du monde arabe sur l'utilisation de cellules souches en recherche et en médecine.

Q Est-ce une surprise pour vous que les filles en Jordanie manifestent une plus grande confiance en maths que les garçons?

R Non. L'équité entre garçons et filles en éducation est un acquis de longue date. Dans la plupart des familles, les parents encouragent leurs filles à viser haut. Ils veulent qu'elles acquièrent une éducation de haut niveau, pour assurer leur avenir. Ce sont des valeurs partagées par la société jordanienne. De plus, dans notre système, nous avons peu d'écoles mixtes, et plusieurs études démontrent que les filles réussissent mieux dans ce genre d'école.

Par ailleurs, comme la Jordanie ne possède pas de puits de pétrole, le Roi Hussein avait donc fait le choix de miser sur l'éducation. Nous jouissons donc d'un réseau scolaire robuste et d'un système de santé de haut niveau. On vient de partout dans le Moyen-Orient pour étudier ici et pour profiter de nos services médicaux. Cela se reflète à l'école par de bons résultats en maths et en sciences pour les filles.

Q Cela entre-t-il en conflit avec les enseignements de l'islam?

R Pas du tout, le Coran a toujours encouragé l'éducation. Le premier verset débute par ce mot : "Lis!" Cela ne s'adresse pas plus aux hommes qu'aux femmes. Le Coran incite à rechercher le savoir, à utiliser son esprit pour explorer, pour trouver du sens dans le monde qui nous entoure par l'observation. Pour moi, ce message est celui de la méthode scientifique.

Il nous faut aussi remonter plus loin dans le temps. La Jordanie n'a que 70 ans d'existence. Avant la formation de ces pays, tout cela formait un empire beaucoup plus vaste. Dans la civilisation islamique, votre valeur ne dépendait pas de votre sexe. C'est pourquoi il y a eu autant de découvertes à travers notre histoire. C'est la chute de l'Empire ottoman qui a mis un terme à cet essor. La corruption, le colonialisme et les dictatures ont transformé notre culture. La dictature a mené à l'ignorance, les gens ont perdu contact avec les valeurs de leur religion et on a vu un retour vers le tribalisme, et de la dominance masculine.

Q D'un point de vue occidental, le port du voile est interprété comme un recul. Comment le percevez-vous?

R Aujourd'hui, on voit plus de la moitié des étudiantes aux études supérieures qui se couvrent les cheveux ou le visage, alors qu'il n'y en avait peut-être que 10 % voilà 20 ans. À l'époque, les femmes le faisaient pour des raisons culturelles. Maintenant, on voit des femmes éduquées, des membres de l'élite, qui font ce choix pour des raisons religieuses. Elles font une relecture de l'islam, et souvent leur choix n'est pas nécessairement partagé par les parents.

Ce sont des femmes qui savent ce qu'elles veulent et où elles vont. C'est aussi devenu une forme d'identité, un catalyseur pour la jeunesse qui y voit une façon de résister contre le modèle occidental qu'ils ont l'impression qu'on cherche à leur imposer, à travers les médias.

Par ailleurs, contrairement à ce que les extrémistes véhiculent, dans notre culture les femmes sont vues comme étant plus travaillantes et plus déterminées que les hommes. Et ça se voit par les budgets en recherche et les diplômes universitaires, qui vont en majorité à des femmes.

Q Vous avez développé un projet de mentorat à l'intention des femmes en sciences. En quoi est-ce qu'il consiste?

R Nous avons vu que les jeunes mères et même des femmes sans enfant n'ont pas autant d'occasions de rencontres en dehors du travail pour développer les réseaux qui sont essentiels à leur travail, recevoir des conseils, se tenir au courant des dernières nouvelles. Nous croyons qu'il y a moyen de compenser cette lacune avec ce projet pour lequel nous venons d'obtenir une subvention.

Il s'agit de développer un modèle expérimental afin d'identifier quels seraient les meilleurs outils pour entretenir des liens. Nous examinons une combinaison de rencontres face à face, de réseaux Internet et de courriels. Nous aimerions pouvoir mettre au point un genre de kit, un outil que l'on pourrait ensuite tester à plus grande échelle. Nous débuterons avec des femmes en Jordanie avant d'étendre le réseau à des femmes du monde arabe pour voir comment elles peuvent agir comme mentor les unes envers les autres.

Q La Jordanie a reçu un nombre important de réfugiés, en raison des conflits dans les pays voisins. Est-ce que cela perturbe le tissu social et les institutions?

R Nous traitons les réfugiés comme des visiteurs, puisque, dans un passé pas si lointain, nous ne formions qu'une seule nation. Nous avons reçu plus de deux millions de réfugiés, ça représente 20 % de notre population. Cela taxe nos ressources, qui sont très limitées, surtout en eau, mais aussi en éducation et en soins de santé.

Mais la population de Jordanie est ouverte, d'ailleurs la majorité des réfugiés sont hébergés par des communautés, et non dans des camps. Nous recevons heureusement beaucoup d'aide de l'extérieur, car sans elle nous ne serions pas en mesure de répondre aux besoins.

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