L'anguille dans une botte de foin

Le chercheur Julian Dodson a dirigé les travaux... (Le Soleil, Erick Labbé)

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Le chercheur Julian Dodson a dirigé les travaux qui ont mené à la toute première observation directe des anguilles adultes dans la mer des Sargasses.

Le Soleil, Erick Labbé

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Percées scientifiques 2015

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Percées scientifiques 2015

Les chercheurs de la capitale n'ont pas chômé en 2015. Ils ont écrit plusieurs nouveaux chapitres de l'histoire scientifique. D'ici au 31 décembre, Le Soleil vous présente chaque jour une des percées majeures de l'année. »

(Québec) Ce sont sans doute des pêcheurs qui ont inventé l'expression «filer comme une anguille», à cause des tortillements qui rendent ce poisson si difficile à tenir en main. Mais ça aurait très bien pu être un biologiste, tant l'espèce a longtemps échappé à toutes les tentatives de la «surprendre» dans son aire de reproduction...

Il y a plus de 100 ans qu'on a découvert des larves d'anguilles dans la mer des Sargasses, autour des Bermudes. Et «c'étaient des leptocéphales [le nom des larves de l'anguille] de très petite taille, donc ce n'était pas très longtemps après leur éclosion. Alors, c'était presque certain qu'on était dans leur site de reproduction, mais on n'avait jamais trouvé de spécimen adulte dans la mer des Sargasses», dit le chercheur et spécialiste des poissons de l'Université Laval Julian Dodson.

Tellement certain, en fait, que les biologistes n'avaient pas jugé bon de chercher d'autres possibilités que celle-là. Mais après un siècle à savoir (ou à croire que l'on savait) où les anguilles d'Amérique et d'Europe frayaient sans jamais les voir le faire ni même observer ou capturer un seul spécimen adulte dans leur présumée aire de reproduction, la seule hypothèse que l'on avait commençait à être un peu inconfortable. «C'était un mystère et une question tellement épineuse pour les biologistes parce qu'on connaissait le site de reproduction et le cycle de vie de l'espèce, mais, entre les deux, c'était un trou noir», dit M. Dodson.

Jusqu'à ce que son équipe-codirigée par Martin Castonguay, de l'Institut Maurice-Lamontagne, et reposant grandement sur le travail de l'attachée de recherche Mélanie Béguer-Pon, «l'âme du projet», dit M.Dodson-et lui réussissent, enfin, à observer un adulte nageant dans les Sargasses. Leur observation a été publiée en octobre dans la revue savante Nature Communications.

Le spécimen, notons-le, n'a pas été capturé là-bas. Si ça avait été la stratégie employée, d'ailleurs, le mystère demeurerait sans doute encore entier. «Si on considère le volume d'eau impliqué, c'est absolument phénoménal, explique M.Dodson. Juste la mer des Sargasses, ça mesure à peu près 1000km par 3000 km, par 2 à 3 km de profondeur. Alors, on parle vraiment de chercher une aiguille dans une botte de foin. Même avec des douzaines de navires équipés avec instruments océanographiques et de l'équipement de pêche, la probabilité d'attraper une anguille est extrêmement mince. C'est pour ça, je pense, qu'on n'en avait jamais vu en 100 ans.»

Colliers d'observation

Ce sont des progrès dans la miniaturisation des colliers émetteurs qui ont permis à l'équipe de M. Dodson de faire cette percée. Au lieu de tenter d'attraper une anguille dans les Bermudes, ils ont plutôt capturé 38 anguilles dans des rivières de Nouvelle-Écosse en 2012 et 2013, puis dans le Saint-Laurent à la hauteur de Rivière-Ouelle en 2014. Les chercheurs les ont munies de petits colliers de 45grammes qui gardaient l'heure et enregistraient aux 15minutes l'intensité lumineuse, la pression et la température de l'eau, de même que des lectures du champ magnétique terrestre. À la mort des animaux (ou quand le collier se détachait pour une autre raison), les instruments remontaient à la surface, d'où ils transmettaient leurs données par satellite.

Comme l'anguille fuit la lumière et se réfugie en profondeur pendant le jour, les chercheurs ont pu utiliser les données de luminosité pour avoir une idée de l'heure du lever et du coucher du soleil, ce qui leur indiquait la latitude des animaux. À défaut de capter de la lumière, les lectures de pression indiquaient l'heure à laquelle chaque poisson remontait en surface et redescendait en profondeur; et, de là, M. Dodson et son équipe pouvaient quand même estimer l'heure du lever et du coucher du soleil.

En comparant le reste des informations avec ce que l'on sait du champ magnétique, des courants marins et de la température de l'eau selon le secteur et la profondeur, les chercheurs ont pu reconstituer la trajectoire des poissons.

Le pire, dans tout ceci, est que malgré toute la sophistication de cette approche, l'anguille a failli, encore, glisser entre les doigts des chercheurs. En effet, pas moins de 37des 38 poissons capturés ont été dévorés par des prédateurs ou ont perdu leur collier pour des raisons inconnues. Une seule anguille, donc, s'est rendue jusqu'aux Sargasses - et encore, de peine et de misère puisqu'elle est morte ou a perdu son collier pile-poil sur la frontière nord de la zone de reproduction.

«Le trajet de notre «championne» est un peu surprenant parce qu'il est tellement rectiligne, commente M. Dodson. Il y avait tout un éventail de chemins possibles. Personnellement, je pensais que la chose la plus facile serait de se rendre jusqu'au bord du plateau continental, puis simplement de suivre le plateau vers les températures plus chaudes. En faisant ça, l'anguille va arriver dans le coin des Bermudes. Mais ce n'est pas le cas, ce poisson nageait en plein océan et en ligne droite. Et quand on voit des lignes droites comme ça qui traversent des milieux complexes, ça suggère fortement que l'animal possède soit une boussole, [soit une autre forme de] système de navigation.»

On a muni d'un collier une quinzaine d'autres anguilles avant de les relâcher près du Cap-Breton cet automne, dit le chercheur, afin de vérifier la précieuse observation.

Les percées

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