Percées scientifiques 2015

Plaidoyer pour un poisson pourri

Le Dr Richard Cloutier, paléontologue à l'Université du... (Photothèque Le Soleil)

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Le Dr Richard Cloutier, paléontologue à l'Université du Québecà Rimouski, a étudié, avec sa doctorante Marion Chevrinais, 188 spécimens de poissons afin de voir s'il y avait un lien entre la taille des poissons  et la présence de différentes caractéristiques anatomiques.

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Percées scientifiques 2015

Les chercheurs de la capitale n'ont pas chômé en 2015. Ils ont écrit plusieurs nouveaux chapitres de l'histoire scientifique. D'ici au 31 décembre, Le Soleil vous présente chaque jour une des percées majeures de l'année. »

(Québec) Les chercheurs de la capitale n'ont pas chômé en 2015. Ils ont écrit plusieurs nouveaux chapitres de l'histoire scientifique. D'ici au 31 décembre, Le Soleil vous présente chaque jour une des percées majeures de l'année.  2e de 10

Savoir apprécier ce qu'on a. Habituellement, c'est une formule (plus ou moins creuse) qu'on lit dans les livres de croissance personnelle pour signifier que la clef du bonheur réside parfois dans une manière de voir ce qui se trouve déjà sous nos yeux plutôt que dans le changement de ses habitudes. Mais pour le paléontologue de l'Université du Québec à Rimouski (UQAR) Richard Cloutier et sa doctorante Marion Chevrinais, c'est une recette qui leur a permis, littéralement, de «redécouvrir» des milliers de fossiles que l'on croyait, à tort, être des spécimens mal conservés.

Plus de 18 000 fossiles de poissons datant d'il y a 380 millions d'années ont été retrouvés sur le site (exceptionnel) de Miguasha, en Gaspésie. Du nombre, environ 4200 appartiennent à une espèce ancienne nommée triazeugacanthus, un petit poisson d'eau salée qui atteignait 5 à 6 cm de long à l'âge adulte et doté d'une épine dorsale. Mais il y avait un léger problème avec une grande partie de ces vestiges. «Je dirais que pour presque les deux tiers, voire les trois quarts, on les considérait comme des poissons décomposés, dit M. Cloutier. On a même inventé un terme pour décrire les spécimens qui se fossilisent dans un état plus ou moins pourri, la scauménélisation», du nom d'un groupe d'environ 900 fossiles que l'on croyait décomposés et que l'on interprétait autrefois comme une espèce distincte, alors nommée scaumenella, mais qui s'est avérée appartenir au groupe des triazeugacanthus.

Or si les fossiles sont intéressants, c'est pour ce qu'ils nous apprennent sur la vie passée et sur l'évolution - d'où vient telle espèce, quand est apparue telle ou telle structure anatomique, etc. À cause de cela, les paléontologues préfèrent de loin étudier les vestiges d'animaux intacts, ce qui se comprend aisément : pas besoin de fossiles pour étudier les processus de la décomposition.

Pas de chance, donc, se disait-on. Il faut des conditions exceptionnelles pour qu'un organisme laisse, après sa mort, des traces qui perdureront pendant 380 millions d'années. Et il a fallu que ça tombe sur des poissons pourris...

Mais voilà, il existait une autre possibilité pour expliquer les formes un brin approximatives et apparemment incomplètes que prenaient tous ces poissons : qu'il s'agisse de juvéniles qui, loin d'avoir perdu des morceaux, seraient simplement morts avant d'avoir pu les développer.

L'hypothèse existait, mais «elle n'avait jamais été prouvée statistiquement», dit M. Cloutier. Pour y parvenir, Mme Chevrinais et lui ont examiné un échantillon de 188 spécimens afin de voir s'il y avait un lien entre la taille des poissons et la présence de différentes caractéristiques anatomiques, l'idée étant que s'il s'agit de cas de croissance, on devrait compter en moyenne plus d'éléments chez les grands individus (plus matures) que chez les petits.

«Quand un poisson se décompose, explique M. Cloutier, il ne réduit pas vraiment sa taille, il perd des éléments [de manière aléatoire]. [...] En gros, à la fin, il va avoir la même longueur. Ce que Marion a fait, c'est de mesurer différentes parties des poissons, et on s'est aperçu que les plus petits avaient moins d'éléments. Donc tous les critères qu'on utilise pour reconnaître la croissance, on les a retrouvés dans cet assemblage de poissons-là.»

Par exemple, illustre Mme Chevrinais, «on a regardé la superficie que les écailles vont prendre sur le corps, et ce qu'on a vu, c'est qu'il y avait un patron qui était répété. Chez les plus petits spécimens qui avaient des écailles, les écailles sont toujours en position dorsale. Et ensuite, chez les spécimens un peu plus grands, les écailles sont présentes un peu plus en partie antérieure et postérieure, donc on voit vraiment l'ordre de mise en place des écailles.»

On observe d'ailleurs le même ordre d'apparition des écailles chez les poissons actuels, ce qui fait dire à M. Cloutier que les gènes qui régulent ce phénomène aujourd'hui étaient sans doute déjà présents il y a 380 millions d'années.

«Boîte aux trésors»

De la même façon, les chercheurs de l'UQAR ont constaté que la présence d'épines dorsales était fortement liée à la taille des fossiles, autre signe probant que les poissons soi-disant décrépis étaient, en fait, des jeunes chez qui l'épine n'était pas encore apparue. Le nombre d'éléments de squelette, qu'ils ont aussi comptés, pointe dans la même direction.

«Donc là, on vient littéralement de découvrir une boîte aux trésors, une grande quantité de données qu'on croyait inaccessibles en paléontologie», s'enthousiasme M. Cloutier.

«Dans le registre fossile, poursuit-il, ce qui est décrit dans la littérature scientifique, ce sont généralement des adultes. Depuis des siècles, les paléontologues sont intéressés par les gros spécimens, ceux qu'on peut documenter. Et très souvent, on a tout simplement oublié la présence de juvéniles, en partie parce qu'on ne les reconnaissait pas. Alors ce qu'on dit avec cet article-là, c'est que ce qu'on pensait être des spécimens mal conservés, ils sont au contraire très bien conservés. Déjà la découverte d'un poisson adulte prend des conditions de fossilisation exceptionnelles, et c'est encore plus vrai quand ce sont des juvéniles.»

Du point de vue de la biologie, les fossiles de juvéniles sont intéressants parce que des ressemblances à des stades hâtifs du développement peuvent trahir des liens de parenté, mais aussi parce qu'ils permettent d'étudier la manière dont le développement a évolué.

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