Petite histoire du peuple à cornes

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«On en a échantillonné 64, des populations [de caribous] autour de l'Arctique. Et ce qu'on a trouvé, c'est qu'à la base il y a seulement deux gros morceaux, qu'on appelle des clades, des lignées génétiques» - Steeve Côté, professeur de l'Université Laval et spécialiste des grands herbivores

Le Soleil, Yan Doublet

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Percées scientifiques 2014

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Percées scientifiques 2014

L'année 2014 a été riche en découvertes pour la communauté scientifique de la capitale. Chacun dans son domaine, des chercheurs de la région ont écrit de nouveaux chapitres de l'histoire scientifique. Le Soleil vous présente les 10 percées les plus marquantes de l'année. »

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(Québec) On connaît une bonne soixantaine de populations distinctes de caribous vivant tout autour de l'Arctique. Certaines comptent un million de têtes, d'autres à peine plus d'une centaine. D'aucunes vivent dans la toundra, d'autres dans la taïga. À cause de cela, on se dit intuitivement que l'«arbre généalogique» de l'espèce doit ressembler à un buisson touffu, avec des branches qui partent dans tous les sens. Mais des chercheurs de l'Université Laval ont mis un peu d'ordre dans cette ménagerie cette année, la ramenant seulement à deux grandes lignées génétiques.

«Une population, c'est un groupe d'individus qui utilisent les mêmes sites, qui ont la même distribution générale et qui ont une chance non nulle de se reproduire ensemble. On en a échantillonné 64, des populations autour de l'Arctique. Et ce qu'on a trouvé, c'est qu'à la base il y a seulement deux gros morceaux, qu'on appelle des clades, des lignées génétiques», explique le professeur de l'Université Laval et spécialiste des grands herbivores Steeve Côté, cosignataire d'un article paru en début d'année dans Nature Climate Change.

Pour l'établir, M. Côté et le postdoctorant Glenn Yannic (premier auteur de l'étude) ont analysé deux types de brins d'ADN prélevés sur pas moins de 1297 caribous provenant des quatre coins du Grand Nord : des «microsatellites», soit de courtes séquences répétitives, et de l'ADN dit «mitochondrial», que l'on retrouve dans une partie des cellules nommée mitochondries (dont la tâche est de fournir de l'énergie au reste de la cellule) et qui se transmet uniquement de mère en fille. Et les deux indices génétiques tracent le même portrait : seulement deux lignées, séparées il y a environ 295 000 ans, qui se rencontrent et s'hybrident somme toute assez peu - dans les Prairies canadiennes.

L'un des deux clades, de loin le plus vaste, comprend tous les panaches d'Europe (Groenland compris), de Russie et de l'ouest de l'Amérique jusqu'au Manitoba. Alors que l'autre... L'autre est beaucoup moins répandu, se trouvant confiné presque uniquement au Québec et dans le nord de l'Ontario. Et à en juger par sa diversité génétique, nettement moindre que celle de la lignée européenne, ce clade-là semble avoir été poussé aux limites de l'extinction lors de la dernière glaciation.

À vue de nez, cela peut sembler totalement contradictoire : un âge glaciaire qui nuirait à un mammifère arctique comme le caribou? Est-ce bien possible? Eh bien oui. Lors de la dernière glaciation, pratiquement toute la moitié septentrionale de l'Amérique du Nord était recouverte par un glacier titanesque de 3 à 4 kilomètres d'épaisseur. Cette énorme masse de glace refroidissait bien sûr le climat du globe, et encore davantage le climat régional à ses franges, mais comme ces glaciers descendaient assez loin dans le sud, jusqu'à la hauteur de New York, le climat réchauffait rapidement à mesure qu'on s'en éloignait.

Avec pour conséquence que les hardes qui sont restées coincées au sud ont dû subsister pendant plusieurs millénaires - entre le maximum glaciaire, il y a 21 000 ans, et le début de l'expansion, quelque 10 000 ans plus tard - sur une mince bande d'habitats longeant les glaciers.

Ailleurs, en Europe, les populations de caribous n'ont pas eu à passer par ce genre d'entonnoir : si une bonne partie de l'Europe du Nord était recouverte par les glaces, celles-ci ne poussaient pas aussi loin dans le sud et laissaient pratiquement toute la Sibérie à découvert. Ce clade-là a donc pu maintenir une plus grande population que celui de l'est de l'Amérique, et une diversité génétique à l'avenant.

Cela dit, cependant, «nos» caribous de l'est de l'Amérique ne sont pas pour autant à la veille de succomber à la consanguinité. «Le caribou de ce clade-là a quand même une bonne diversité génétique, dit M. Côté. Ils ont malgré tout pu maintenir une population relativement grande pendant assez longtemps. Les refuges restaient assez grands et, comme c'est une espèce très mobile, les caribous ont pu se déplacer sur de grandes distances et s'accoupler avec des individus différents et maintenir une bonne diversité.»

Mais le clade du Québec et de l'Ontario n'est pas au bout de ses peines pour autant. Dans leur étude, MM. Côté et Yannic ont également jeté un oeil sur les projections climatiques pour les prochaines décennies. Et il semble que l'on doive s'attendre à ce que le clade du Québec et de l'Ontario perde environ 89 % de ses habitats actuels au cours des 60 prochaines années. C'est un gros problème en soi, bien évidemment, mais les indices génétiques de M. Côté montrent que la diversité de l'espèce diminue chez les populations qui vivent à la frange sud de l'aire de répartition, populations qui sont souvent petites et confinées dans des habitats restreints, en montagne ou dans des parcelles de forêt boréale. En projetant ces données sur les prévisions climatiques, on obtient une image où non seulement le caribou de l'est du Canada verra son habitat reculer, mais sa diversité génétique risque de prendre le même chemin. Ce qui réduira d'autant ses chances de s'adapter.

«Donc, le caribou aura deux choix : ou bien sa population va diminuer de façon équivalente, ou même pire; ou alors il va changer ses habitudes, s'adapter à vivre aux côtés de l'orignal. Mais compte tenu de ce que l'on sait sur sa sensibilité aux changements, l'avenir n'est pas rose», dit M. Côté.

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