Didymo: les pêcheurs innocentés

Les travaux de Carole-Ann Gillis, doctorante du centre... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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Les travaux de Carole-Ann Gillis, doctorante du centre Terre, Eau et Environnement de l'INRS, montrent que le climat plus clément pourrait être responsable de la présence grandissante de didymo dans les rivières.

Le Soleil, Patrice Laroche

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Percées scientifiques 2014

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Percées scientifiques 2014

L'année 2014 a été riche en découvertes pour la communauté scientifique de la capitale. Chacun dans son domaine, des chercheurs de la région ont écrit de nouveaux chapitres de l'histoire scientifique. Le Soleil vous présente les 10 percées les plus marquantes de l'année. »

(Québec) Dans l'«affaire didymo», la cause est entendue depuis longtemps. Les coupables sont les pêcheurs de saumons, qui auraient transporté l'algue «envahisseuse» avec leurs bottes et qui sont donc condamnés à nettoyer frénétiquement leurs cuissardes et tout leur équipement après chaque sortie. Or si l'on se fie aux travaux récents d'une doctorante du centre Terre, Eau et Environnement de l'INRS, Carole-Ann Gillis, il semble que nous devrons bientôt tenir un second procès...

La tristement célèbre didymo - raccourci de Didymosphenia geminata - est une algue minuscule d'environ un dixième de millimètre de long, mais qui, dans certaines circonstances, peut former des colonies qui tapissent (parfois sur plusieurs centimètres d'épaisseur) le fond des rivières. C'est ce qui arrive dans plusieurs rivières de Gaspésie, où l'on craint que l'algue nuise à la reproduction du saumon, bien que cela n'ait pas été démontré jusqu'à maintenant. Une première éclosion a été observée en 2006 dans la rivière Matapédia, puis l'algue s'est répandue jusqu'à toucher les trois quarts des rivières gaspésiennes.

Les pêcheurs, qui se promènent souvent d'une rivière à l'autre, ont tout de suite été soupçonnés de transporter didymo avec eux. D'ailleurs, un article savant qui avait fait grand bruit en 2009 en avait trouvé sur des semelles de feutres de bottes de pêcheur, et l'on croyait bien, à ce moment, avoir trouvé l'«arme du crime»...

Mais en dépit de ces apparences, l'étude de Mme Gillis, publiée dans le Canadian Journal of Fisheries and Aquatic Sciences, laisse peu de place au doute : l'envahisseuse est, en fait, une espèce indigène qui a toujours été présente dans nos rivières, mais qui n'avait simplement jamais eu des conditions propices pour ses éclosions.

Pour en arriver à cette conclusion, Mme Gillis et son équipe ont prélevé des carottes de sédiments dans deux lacs de Gaspésie - le lac au Saumon, tributaire d'une rivière «infectée» par l'algue didymo (la Matapédia), et le lac Humqui, un lac de tête. L'âge des sédiments, qui pourraient remonter jusqu'à il y a 700 ans pour les plus profonds, a ensuite été mesuré grâce à des marqueurs radioactifs, puis les chercheurs ont prélevé de très minces tranches de sédiments, qu'ils ont passées au peigne fin.

Résultat : Mme Gillis a trouvé des didymo dans toutes les couches de ses carottes, ce qui signifie que l'algue n'a pas été «importée», mais qu'elle a toujours été présente dans la Matapédia.

C'était plus ou moins une surprise pour la chercheuse. «On avait des documents de 1914 qui disaient qu'on avait trouvé didymo dans l'est Canada, [...] et il y avait certains rapports qui disaient avoir trouvé didymo dans le fleuve», dit-elle. Mais il restait possible que ces témoignages du passé, datant d'une époque où les méthodes d'analyse modernes n'existaient pas, soient erronés - et le fait qu'un authentique débat sur l'origine de didymo fasse toujours rage entre scientifiques en atteste.

Mais si didymo a toujours été présente, comment se fait-il qu'on ne l'ait jamais remarquée auparavant? Pourquoi n'avait-elle jamais proliféré autant qu'elle le fait depuis 2006?

Il semble qu'il pourrait s'agir d'un effet, un autre, des changements climatiques, selon d'autres résultats présentés dans l'article de Mme Gillis. En plus de chercher didymo, les biologistes ont également caractérisé les communautés de diatomées, la famille d'algues à laquelle appartient didymo, dans les carottes de sédiments. Et ils y ont vu un changement marqué : alors que les espèces qui poussent proche du fond étaient autrefois les plus abondantes, ce sont aujourd'hui les algues planctoniques (qui flottent dans la colonne d'eau) qui ont pris le dessus du pavé. C'est là une transformation qui a été observée dans de nombreux lacs de l'hémisphère nord et qui est causée par une élévation de la température - et, d'après les données dont on dispose, la température moyenne a gagné

3 °C dans la région de Mont-Joli au cours du dernier siècle.

Didymo peut très bien avoir été avantagée par un climat plus clément. «C'est une piste à explorer, dit du moins Mme Gillis. Ce que le réchauffement implique, c'est que la débâcle des glaces survient plus tôt d'environ neuf jours au printemps. Et normalement, les diatomées [la «famille» d'algues à laquelle appartient didymo] ont une période d'accroissement de leur population au printemps et à l'automne. Donc, des températures plus chaudes donneraient une chance à didymo en allongeant sa saison de croissance.

D'autres chercheurs, ajoute-t-elle, croient qu'un réchauffement peut changer la composition chimique des eaux de surface et les rendre plus pauvres en nutriments. Or, c'est justement dans des eaux pauvres que didymo prolifère - car, dans les milieux plus riches, d'autres espèces la supplantent.

Mais on n'en est pas trop sûr encore, «c'est là que la recherche est rendue, dit Mme Gillis : si c'est bien l'environnement qui favorise les éclosions de dydimo, alors sur quoi on met le doigt? Quelles sont les causes précises?»

Quoi qu'il en soit, il semble que son article ait marqué un tournant dans le débat entre scientifiques, convaincant nombre de ses collègues que didymo n'est pas une espèce envahissante, du moins pas dans l'est de l'Amérique du Nord. Même l'auteur de l'article de 2009 sur les bottes de pêche s'est dit converti!

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