Le rapport «coût-bénéfice»

Philippe Giguère faisant de l'autostop sur la route... (Collaboration spéciale Mylène Moisan)

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Philippe Giguère faisant de l'autostop sur la route de Carleton.

Collaboration spéciale Mylène Moisan

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J'aurais pu intituler cette chronique «Les conflits sexuels chez les patineurs», mais vous auriez pu m'accuser, à raison, de faire du sensationnalisme, étant donné que les patineurs dont il est question sont des insectes.

Philippe et moi avons parlé de ça, hier, avec Gabriel, qui a presque terminé son bac en biologie. On a eu le temps de jaser en masse, il nous a cueillis sous la pluie à Carleton-sur-Mer, où nous avions dormi, et s'en allait à Québec.

Oui, monsieur, directement à Québec, d'un trait.

Gabriel, donc, ramasse des patineurs dans des étangs pour un projet de recherche qui consiste à étudier les rapports amoureux de ces bestioles. Il nous a expliqué que le mâle, essentiellement, achale la femelle pour s'accoupler, et que celle-ci essaye de repousser ses avances.

«Une question de coût-bénéfice.»

Gabriel nous a expliqué qu'il faut moins d'efforts au mâle pour se reproduire qu'à la femelle, que les deux ont mis au point un «armement». La femelle a des petits pics sur le dos, et le mâle, un léger creux dans le ventre. Plus les pics de la madame sont longs, plus la bedaine du bonhomme est rentrée par en-dedans.

Ça ressemble aussi à ça dans certains bars, à 2h45.

Les chercheurs ont remarqué que l'armement des patineurs n'est pas pareil d'un endroit à l'autre. Dans certaines régions du Québec, les femelles sont plus à pic, et les mâles, plus renfrognés. Reste à savoir pourquoi. C'est peut-être une question de nombre, plus la femme a de prétendants, plus elle se rebiffe.

Le rapport coût-avantage ne s'applique pas juste aux patineurs en manque de sexe. Il s'applique à tout. Quand on doit prendre une décision, on se demande d'abord ce que ça nous apportera, par rapport aux efforts qu'il faut déployer pour y arriver.

Ou aux risques.

Gabriel s'est fait cette réflexion quand il nous a aperçus sur la 132. Il s'est peut-être dit qu'on allait alourdir sa voiture, mais qu'on avait l'air gentil. Et sa radio était brisée. Il a choisi d'avoir de la compagnie. Pour nous qui étions sous la pluie, la question ne se posait pas, les avantages éclipsaient largement les risques.

Nous avons filé rondement sur la 132, à travers les magnifiques paysages de la Matapédia, louvoyé entre les montagnes et les rivières à saumons. Nous avons retrouvé le fleuve de l'autre côté, sommes restés estomaqués en apercevant le Bic et ses reliefs emmitouflés de brume. Le soleil nous attendait à Québec.

Nous voilà donc revenus sains et saufs, après 5 jours, 1500 kilomètres, 10 voitures. Nous avons fait le tour de la Gaspésie sans trop nous arrêter, à part pour attendre sur le bord du chemin. Nous aurions bien aimé nager avec les phoques à Forillon, faire la loche sur la plage d'Haldimand, se baigner quelque part, n'importe où.

Nos costumes de bain sont restés au fond de nos sacs.

Nous avons fait de belles rencontres, pas beaucoup de Gaspésiens, beaucoup d'amoureux de la Gaspésie, des Montréalais pour la plupart qui y trouvent ce qui leur manque dans la métropole, du vent salé et de l'horizon, des gens qui prennent le temps de vivre et de saluer leur voisin.

Nous avons entendu beaucoup d'histoires d'amour, qui finissent parfois bien, parfois pas, des exils nécessaires, parfois, pour oublier, pour recommencer à zéro. La Gaspésie, pour plusieurs, est une thérapie. Pour Philippe et moi, elle aura été un prétexte pour rajeunir de 10 ans.

Nous nous sommes promis de refaire ça à 50 ans.

Philippe a remarqué que, quand on voyage sur le pouce, on ne se présente pas tout de suite, pas comme dans la vraie vie. Il arrive qu'on descende d'une auto sans connaître le nom de notre conducteur, mais de savoir ce qu'il pense de la vie, et qu'il a le coeur brisé. Nous allons dans la même direction, le reste importe peu.

Et nous repartons ensuite, chacun sur notre chemin.

Voyager sur le pouce, c'est d'abord et avant tout nous sortir de notre zone de confort, de notre existence programmée. Nous voulons que notre vie ronronne, et nous aimons son doux ronron. Nous aimons les itinéraires, savoir où l'on va. Le pouce, c'est se réconcilier avec le hasard et l'imprévu.

C'est laisser l'autre venir à soi.

Quand nous montons dans une voiture, nous sautons dans l'inconnu, nous faisons confiance à un pur étranger, pour le meilleur et pour le pire.

Il y en a plein d'autres façons de sortir de sa zone de confort. L'idée est de trouver la sienne, de trouver le courage de se remettre en question, et d'accepter d'aller quelque part, sans trop savoir où. Sinon, nous faisons comme les patineurs, nous nous armons de pics ou nous rentrons le ventre.

Pour avancer, dans la vie comme sur le pouce, il ne faut pas toujours se baser sur le rapport coût-avantages.

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