Une porte, un monde

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Le rocher Percé, avec, à sa gauche, la villa Frédérick James, dans laquelle l'Université Laval avait logé l'École internationale d'été de Percé. L'école de création artistique a été fermée en raison des compressions budgétaires de l'institution d'enseignement.

Collaboration spéciale Mylène Moisan

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La Gaspésie sur le pouce

Voyage

La Gaspésie sur le pouce

Je pars cinq jours, sans itinéraire ni réservations, le pouce en l'air. Je mets le cap vers la Gaspésie, j'aurais pu aller ailleurs. La destination est un prétexte, le chemin est le voyage. Suivez-moi. »

(Percé) Notre plan était parfait. Nous allions déjeuner et prendre un café au petit casse-croûte juste en face de l'auberge, puis filer vers Percé. La porte était ouverte, nous sommes entrés. Une feuille était affichée au-dessus du comptoir.

Percé est belle sous le soleil, nous avons... (Collaboration spéciale Mylène Moisan) - image 1.0

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Percé est belle sous le soleil, nous avons marché jusqu'au célèbre rocher, auquel on ne peut plus accéder.

Collaboration spéciale Mylène Moisan

«Exceptionnellement, le casse-croûte ouvrira à 15h aujourd'hui.»

Bon. Il fallait se rendre à l'évidence, nous allions, ce matin encore, partir sans déjeuner ni café. Pas trop grave, le soleil était là, et Gaspé pas trop loin. Avec un peu de chance, nous y serions dans une trentaine de minutes, allions nous arrêter pour casser la croûte avant de repartir. La chance avait autre chose en tête.

Nous avons assisté à l'ouverture du bureau de poste, devant nous, nous avons observé le va-et-vient des gens du coin venant chercher leur courrier. Le bureau de poste est un lieu de rendez-vous, plus que le parvis de l'église juste à côté, déserte. Et l'école où nous avons dormi, qui n'est plus une école.

Les jeux d'enfants abandonnés sont voisins du cimetière.

Nous sommes restés une grosse heure sur le bord du chemin. Une voiture s'est garée au bureau de poste, une belle blonde en est sortie. Elle s'en allait faire des commissions à Gaspé, a offert de nous y conduire.

Dans la voiture, j'ai reconnu son chien, il était venu nous voir la veille sur la magnifique plage de Cap-aux-Os, attiré par l'odeur de nos biscuits Breton. Elle avait donc passé la soirée à quelques mètres de nous. La glace était brisée, nous avions déjà fait connaissance avec son chien.

Il est venu se coucher sur mes cuisses.

La fille avait besoin de la Gaspésie, elle venait d'acheter une vieille maison à Cap-aux-Os, elle est tombée en amour avec l'endroit pendant un voyage où elle ne savait plus où sa vie s'en allait. Elle a fait trois fois le tour de la Gaspésie, chaque fois pour guérir d'une peine d'amour. La dernière fois qu'elle y est venue, elle était malade.

«J'ai guéri en deux jours.»

La Gaspésie, c'est son remède.

La maison qu'elle a achetée a presque 80 ans, elle tombe en ruines. La fille l'a achetée sur Internet, sans la visiter. Elle la retape tranquillement, chaque fois qu'elle peut s'échapper de Montréal. Elle aimerait en faire un centre de ressourcement, avec des tipis, pour des personnes qui, comme elle avant, ont besoin de guérir.

Elle apprend par bribes l'histoire de cette maison par les gens du coin, une dame lui a dit qu'elle est hantée, parce que les fenêtres sont toujours propres. «Je lui ai dit : si les fantômes lavent les vitres, ça fait longtemps qu'ils n'ont pas passé le balai...»

On lui a dit que le bois des murs vient d'un bateau allemand échoué.

Il y a trois ans, la fille était aussi un bateau échoué. Elle a arrêté de boire et de fumer, est tombée en amour, a décidé de se poser ici, elle aimerait bien passer la moitié de l'année dans sa maison.

Nous avons parlé du monde qui change, des gens pour qui le voyage est devenu un bien de consommation. Elle nous a raconté ses mille métiers, elle a travaillé pour le programme Éconologis, elle se rendait chez des gens, souvent isolés, qui vivaient dans des logements qui ne l'étaient pas.

«Quand j'entrais chez quelqu'un, je rentrais dans sa vie. C'était une porte, un monde.» Un peu comme le pouce.

Elle devait nous laisser à la sortie de Gaspé, elle a décidé de nous conduire jusqu'à Percé, parce que la route était belle et le moment, parfait. Elle nous a montré un cap rocheux où elle avait planté sa tente, jadis, au-dessus du golfe.

De là, elle a choisi de continuer à vivre.

Nous nous sommes laissés vers 14h, nous étions presque amis, elle nous a souhaité bon voyage, nous lui avons souhaité bonne vie.

Nous n'avions encore rien mangé. Nous avons posé nos bagages dans un motel sur la main, avons choisi un petit resto pour casser la croûte et prendre, enfin, ce premier café de la journée. Percé est belle sous le soleil, nous avons marché jusqu'au célèbre rocher, auquel on ne peut plus accéder.

L'escalier qui menait à la plage a été détruit, ceux qui descendent au bord de l'eau le font maintenant à leurs risques et périls.

Dommage.

Deux motocyclistes nous ont reconnus, ils nous avaient vus à Cap-aux-Os, le pouce en l'air, se demandaient si nous allions nous rendre à destination.

Nous en sommes maintenant à la dernière moitié du voyage, nous mettons le cap vers l'ouest, vers la maison, vers nos vies réglées au quart de tour, vers nos agendas chargés, nos rendez-vous, nos obligations. Vers nos amours aussi. Il reste devant nous 750 kilomètres d'inconnu et de hasards.

Faux.

Il nous reste toute une vie de hasards et d'inconnu.

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