La compagnie des mal-aimés

À Sainte-Flavie, une femme au volant d'un petit... (Collaboration spéciale Philippe Giguère)

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À Sainte-Flavie, une femme au volant d'un petit campeur nous a fait monter à bord. Elle a ensuite fait un petit détour par Métis-sur-Mer, où elle est née et où elle a travaillé.

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La Gaspésie sur le pouce

Voyage

La Gaspésie sur le pouce

Je pars cinq jours, sans itinéraire ni réservations, le pouce en l'air. Je mets le cap vers la Gaspésie, j'aurais pu aller ailleurs. La destination est un prétexte, le chemin est le voyage. Suivez-moi. »

(Québec) Vous allez où?
- Jusqu'à temps que j'aie pu de gaz.

Le gars ne nous niaisait pas. Il nous a cueillis, l'ami Philippe et moi, sur le bord de la 20 à Lévis, ça faisait une bonne dizaine de secondes que nous avions planté notre pouce au ciel. Il roulait vers l'est jusqu'à ce que son réservoir d'essence soit vide.

Il était à la moitié.

Le gars nous a raconté qu'il était à son compte depuis deux ans, qu'il vendait des gadgets de porte en porte, des lampes de poche, des ceintures, «le genre comme les ex-détenus». Avant, il travaillait pour des compagnies.

- Quel genre de compagnies?

- Des compagnies de mal-aimés.

Il partait avec sept ou huit gars dans une camionnette, sillonnait les routes du Québec et s'arrêtait dans les villages pour vendre des «cochonneries». Il dormait dans des motels à deux par chambre.

C'était avant qu'il lâche la drogue, la coke, le freebase et plein d'autres «cochonneries». Il a fait une crise cardiaque, il a tout arrêté, même l'alcool; tout, sauf la cigarette. Il les fume une après l'autre, il «tope» entre ses jambes.

Il n'a plus le goût de retourner avec ses anciens collègues, si on peut les appeler ainsi. «Eux, ils sont encore dans la dope.» C'est pour ça qu'il est à son compte.

Il allait à Sainte-Luce-sur-Mer, un peu après Rimouski, mais n'avait pas assez d'essence pour se rendre à destination. Il avait prévu s'arrêter à Trois-Pistoles, travailler une heure ou deux, le temps qu'il faut pour avoir assez d'argent pour une pinte d'huile et de l'essence.

Je n'avais pas apporté de lampe de poche, je lui en ai acheté une.

Quand on s'est arrêtés à la station-service, il a tendu le 20 $ au pompiste. «Donne-moi une pinte d'huile, mets le reste en essence dans mon char.» Il a trouvé un 5 $ dans ses poches, s'est acheté une barre Mars et un Pepsi.

Il nous a conduits jusqu'à Sainte-Flavie, près de Mont-Joli.

Le gars fonctionne comme ça. Aujourd'hui, il travaillera pour payer sa facture de téléphone; demain, pour payer ses immatriculations. Quand il est chez lui, quand ses factures et son loyer sont payés, il travaille juste ce qu'il faut pour manger.

Il est heureux comme ça.

***

Lui, c'était notre deuxième chauffeur. Le premier nous a ramassés sur le boulevard Laurier, devant ce qu'il ne reste plus de l'Ozone. Sortir de la ville est toujours compliqué, nous le savions. Le monsieur aussi.

- Personne ne va vous embarquer ici!

- Vous venez de le faire...

Il nous a fait traverser le pont, nous a conduits jusqu'à Lévis, un petit bout de chemin, juste assez pour nous raconter qu'il avait de grands enfants, qu'il faisait beaucoup plus d'activités avec eux depuis qu'il était seul. «Quand je me suis séparé de ma femme, je me suis ramassé avec un paquet de temps!»

Il avait fait le tour de la Gaspésie, il y a longtemps. «Dans le temps où on était un couple heureux.»

À Sainte-Flavie, une femme s'est rangée sur le bord du chemin, nous devions être plantés là depuis une quinzaine de minutes. Une femme seule au volant d'un petit campeur qu'elle avait acheté alors qu'elle travaillait sur la Côte-Nord.

À un moment, elle fixait le ciel, un aigle volait bas, elle trouvait ça curieux. Puis, elle a vu le raton laveur fauché sur le bord du chemin.

La nature allait faire son oeuvre.

Elle nous a fait faire un petit détour par un magnifique petit village, Métis-sur-Mer, où elle est née, où elle a travaillé pour les riches anglais qui y habitaient. «Quand on était petites, on gardait les enfants, ensuite on faisait du ménage et, plus tard, on faisait à manger...» Elle nous a montré la maison des Molson, qui n'a rien d'une maison.

Ils ont fait creuser un tunnel menant au fleuve.

Elle allait à Matane pour un souper chez des amis, s'est arrêtée un peu avant pour ramasser du silex sur la plage. Elle a promis de nous reprendre après, si nous étions encore sur le bord du chemin.

Nous n'y étions plus.

Une autre dame nous avait fait monter dans sa voiture, elle avait aussi un souper à Matane, devait faire un petit détour dans les terres pour acheter des tomates bio dans une petite ferme. Elle avait fait du pouce, tous ceux qui nous ont embarqués avaient fait du pouce auparavant, c'est souvent comme ça.

Il a fallu plus de temps pour sortir de Matane que de Québec. Presque 45 minutes, entre deux brouillards de pluie.

Un gars s'est arrêté, il allait à Sainte-Anne-des-Monts, ce sera notre destination finale pour ce premier jour. Le gars venait de Chicoutimi, avait déménagé en Gaspésie depuis 15 ans, adorait ce coin de pays.

Il nous a appris que la Fête du bois flotté battait son plein, et on a appris en arrivant que tous les hôtels de la place affichaient complet. On a trouvé une petite chambre dans une auberge de jeunesse, un peu à l'est. On a posé nos bagages, ressorti notre pouce pour remonter au village, profiter de la fête.

Le groupe 1755 jouait, j'ai toujours voulu voir 1755 en spectacle.

Et dire que si on était venus deux semaines plus tôt, on aurait eu droit au Festival du Maquereau.

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