Vous allez où?

Équipée d'un minimum de bagages, de trois morceaux... (Le Soleil, Yan Doublet)

Agrandir

Équipée d'un minimum de bagages, de trois morceaux de carton et de deux marqueurs, notre chroniqueuse amorcera, samedi matin, un tour de la Gaspésie sur le pouce, un périple qu'elle compte réaliser en cinq jours.

Le Soleil, Yan Doublet

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Dossiers >

La Gaspésie sur le pouce

Voyage

La Gaspésie sur le pouce

Je pars cinq jours, sans itinéraire ni réservations, le pouce en l'air. Je mets le cap vers la Gaspésie, j'aurais pu aller ailleurs. La destination est un prétexte, le chemin est le voyage. Suivez-moi. »

(Québec) Je pars cinq jours, sans itinéraire ni réservations, le pouce en l'air. Je mets le cap vers la Gaspésie, j'aurais pu aller ailleurs. La destination est un prétexte, le chemin est le voyage. Suivez-moi.

Ce matin, j'ai 20 ans.

Ce matin, je me plante sur le bord du chemin, le pouce au vent, pour aller où vont ceux qui me feront faire un bout de chemin. Je file vers l'est, l'idée est de faire le tour de la Gaspésie en cinq jours, sans itinéraire ni réservations. J'ai du temps en masse, trois morceaux de carton, deux marqueurs.

Sur la pancarte, j'écris toujours «s.v.p.» après le nom de la ville où je vais, c'est plus poli.

J'ai toujours aimé faire du pouce, j'aime le suspense de l'accotement, le fait de savoir que quelqu'un, quelque part, s'en vient. Il ne le sait pas encore. J'aime observer les réactions des automobilistes, ceux qui ne s'arrêtent pas : soit ils détournent le regard, soit ils me renvoient un grand sourire.

J'aime ce moment où je me penche à la fenêtre : «Vous allez où?»

J'ai fait du pouce pendant 15 ans, des centaines de fois. Par choix. Parce que le chemin devient le voyage. Il y a des risques, je sais, comme il y a des risques à faire de l'escalade ou de la course automobile. Les grimpeurs font confiance à une paroi de roche et à un mousqueton, je fais confiance aux gens.

Je devais partir seule, mais mon vieux chum de pouce, Philippe, avait encore quelques jours de vacances à écouler. Nous avons jadis traversé le pays, de Québec à Dawson City aller-retour, 15 000 kilomètres en 30 jours. Nous avons fait l'Irlande, aussi, c'était il y a 11 ans, nous n'avons plus fait de pouce depuis.

Ce tour de la Gaspésie, c'est aussi un voyage dans le temps.

Nous voilà donc à mettre entre parenthèses nos vies planifiées au quart de tour, le temps de nous laisser porter par les hasards du voyage. Nous n'avons qu'un point de départ, une destination et l'espoir, quand même, que dame Nature se tienne à carreau jusqu'à mercredi. Les gens n'aiment pas les pouceux mouillés.

Allez, Galarneau, un petit effort!

Chaque matin, vous pourrez voir où j'en suis, où j'en étais la veille du moins. Je vous raconterai des histoires, il y en aura assurément. C'est ce qui arrive quand on voyage sans GPS ni Google Earth.

Ces histoires viendront s'ajouter à toutes celles que je pourrais vous raconter et aux quelques-unes que je vous ai racontées dans ce même journal, en 2002. Vous vous rappelez celle-ci? J'étais passée par St-Félicien, où deux hommes m'avaient fait monter dans leur camionnette, jusqu'à Chibougamau.

Le visage du passager me disait quelque chose.

«Vous avez un frère qui s'appelle Alain?» L'homme a figé net. Philippe et moi avions voyagé pendant deux jours avec Alain, trois ans plus tôt, de Whitehorse à Vancouver. Il nous avait raconté sa vie de vieux garçon, nous avait parlé de sa compagnie, il faisait dans la plantation d'arbres.

Son frère, et toute sa famille, étaient sans nouvelle de lui depuis 10 ans.

Le pouce m'a aussi appris à ne pas juger les gens. Je me rappelle de ce camionneur - je devais avoir 25 ans -, il ne disait pas un traître mot. Le silence était lourd, tendu. Glacial. Jusqu'à ce que son téléphone sonne. C'était son ex, ils se sont engueulés, il a répété cette phrase : «Non! Pourquoi t'as fait ça?!»

Ils venaient de se séparer. Il lui avait laissé la maison, les deux autos, tout. Il n'avait demandé que ses deux danois, elle venait de les tuer.

Il m'a tout raconté, en pleurant à chaudes larmes. Quand je suis descendue de son camion, il m'a dit merci d'avoir été là.

Ça fait 15 ans et je m'en souviens encore, comme c'est le cas pour tellement d'autres rencontres. Tiens, comme ce géologue qui s'est arrêté au moins une quinzaine de fois sur la route du Parc pour me montrer les minéraux qu'on y trouvait. Ou comme ce gentil monsieur au New Jersey, parti chercher une pinte de lait pour sa femme, qui m'a laissée 150 kilomètres plus loin.

Le monde est meilleur qu'on le dit.

Alors, voilà, c'est un peu pour tout ça que je repars sur le pouce, comme dans le bon vieux temps. Aussi, et surtout, parce que j'adore l'idée d'aller quelque part, sans vraiment savoir où.

Partager

À lire aussi

  • Une porte, un monde

    La Gaspésie sur le pouce

    Une porte, un monde

    Notre plan était parfait. Nous allions déjeuner et prendre un café au petit casse-croûte juste en face de l'auberge, puis filer vers Percé. La porte... »

  • Pile ou face

    La Gaspésie sur le pouce

    Pile ou face

    Réglons ça tout de suite, nous avons commencé la journée à Percé par un bon déjeuner et un allongé. »

  • Le rapport «coût-bénéfice»

    La Gaspésie sur le pouce

    Le rapport «coût-bénéfice»

    J'aurais pu intituler cette chronique «Les conflits sexuels chez les patineurs», mais vous auriez pu m'accuser, à raison, de faire du... »

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer