Faire parler l'espace

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Plusieurs scientifiques portaient mercredi un chandail avec les écrits Philae (nom du robot) Touchdown 67P (nom de la comète).

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Matthieu Dugal
Matthieu Dugal

Collaboration spéciale

Le Soleil

(Québec) Au moment où il est commun d'entendre la plupart de nos politiciens (dont bien des ministres) s'exprimer dans un français plus que laborieux, il est quand même surprenant de constater que ce sont aussi ces personnes qui en profitent pour nous répéter ad nauseam qu'en tant que société participant à l'«économie du savoir», nous nous devons de compétitionner avec les meilleurs. Les meilleurs partagent toutefois généralement ce trait de personnalité : ils maîtrisent leur langue.

L'«économie du savoir» a par ailleurs montré ce dont elle était capable mercredi en faisant atterrir une sonde sur une lointaine comète, un spectacle historique pour lequel la maîtrise du langage est, tiens donc, essentielle. On ne peut pas maîtriser de manière simplement «adéquate» le langage de la physique si on veut faire atterrir une comète sur un caillou lointain.

Comme le résumait fort bien un document publié par le site Édumédia : «10 ans de voyage pour parcourir 5 milliards de kilomètres et atterrir sur une comète difforme de 5 km dans sa plus grande longueur avec une précision de 100 m, c'est comme lancer depuis la Terre une bille de 1 mm de diamètre sur un disque de 20 cm de diamètre placé sur la Lune et la faire atterrir au centre à 0,5 cm près.»

Vérification faite, la sonde a atterri (ne devrait-on pas plutôt dire qu'elle a «acomèti»?) avec une précision de 13 mm. On ne sait pas pour vous, mais pour nous, ça occasionne quelques frétillements au niveau de notre problématique d'émerveillement chronique. L'économie du savoir, sur les réseaux sociaux, elle revêtait aussi des noms poétiques cette semaine, comme Rosetta et Philae. Mais pour qu'on en parle, il a fallu les «vendre», les faire vivre sur les réseaux sociaux, ces vaisseaux inanimés. Et on peut dire que là aussi, l'Agence spatiale européenne a réussi son pari. À l'instar d'un animateur sérieux de la grande région de Québec, l'ESA peut, elle aussi, dire «mission accomplie en ce qui me concerne».

La langue est au centre de la conquête spatiale et la communication, elle, dans la manière dont les grandes agences spatiales nous font vivre leurs missions : il en va évidemment de la diffusion du savoir scientifique, mais aussi de manière détournée, de leur financement. Le calcul est simple : un public qui connaît bien les programmes développés par les agences est un public plus sensible au financement de ces dites agences. La NASA le sait bien, elle qui a mis en ligne à ce jour plus de 500 comptes liés à des centres de recherche ou à des missions et dont le compte principal est suivi par près de huit millions de personnes.

Dans une entrevue qu'il a donnée il y a un an au site Web entrepreneur.com, le grand patron des réseaux sociaux de la NASA, John Yembrick expliquait d'ailleurs qu'elles étaient les techniques qui étaient employées par la NASA afin de faire le marketing de l'espace sur les réseaux sociaux. Conseil principal? Vous avez un «produit» vendeur? Donnez-lui une voix. Cela fait longtemps que la NASA a fait parler ses sondes au «je» sur les réseaux sociaux. Rimbaud a déjà écrit que «je est un autre». Dans l'espace, «je», c'est un robot. Et à ce «je», il faut lui faire raconter une histoire, ou plutôt des histoires. Il faut en faire un «Wall-e», en quelque sorte. L'espace, c'est quelque chose d'abstrait. Il faut donc l'humaniser, lui donner une voix. Créer une histoire, un récit.

Donner une voix aux sondes : un conseil qui a été suivi à la lettre, notamment par l'agence spatiale indienne en septembre, alors que pour la première fois de son histoire, elle a réussi l'exploit de mettre un engin en orbite autour de Mars, le «Mars Orbiter». Dans un tweet publié au «je» et dont l'équipe du Flâneur se souvient encore avec une émotion non dissimulée, l'Agence spatiale a annoncé de cette manière la mise en orbite de sa sonde, en lui faisant «écrire» ceci : «Qu'est-ce qui est rouge, qui est une planète et est au centre de mon orbite?»

Avouez. Dans la grande aventure de Rosetta (et de sa petite soeur qu'elle transportait jusqu'à mercredi après-midi sur son dos, Philae), l'ESA a aussi appris cette leçon. Lorsque la sonde Rosetta s'est «réveillée» d'une longue hibernation après un voyage de 10 ans dans notre système solaire, l'agence a orchestré une campagne qui devrait inspirer les gestionnaires de communauté. Elle a demandé à des millions d'internautes d'interpeller la sonde qui, à des centaines de millions de kilomètres de distance, sortait de sa longue léthargie, un circuit à fois. Le message envoyé aux internautes est un classique du genre : «Vous trouvez que c'est dur de se réveiller avec votre cadran le matin? Imaginez ce que ce doit être à 673 millions de kilomètres de la chaleur du soleil avec pas de café.»

Après quelques heures, la sonde a tweeté son réveil par un «Bonjour le monde!» retweeté des dizaines de milliers de fois. Mercredi, en fin d'avant-midi, perdue dans le vide sur son morceau de glace et de roche, une machine de la grosseur d'une laveuse à linge a réussi un atterrissage historique. Comme Neil Armstrong en 1969, «elle» avait préparé son mot : «Atterrissage! Voici ma nouvelle adresse : 67P!».

Évidemment, le tweet n'a pas été envoyé du fin fond de l'espace. Un gestionnaire de communauté l'avait probablement préparé et fait approuver depuis des mois. Ce n'est qu'un détail, l'important, c'est de faire rêver, pour enseigner. Comme le disait le grand astronome et vulgarisateur scientifique Carl Sagan, «l'imagination va souvent nous emmener vers des mondes qui n'existent pas, mais sans elle, nous n'irions nulle part».

Vive les gens (et les sondes) qui maîtrisent leur langue.

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