Chronique incestueuse

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Matthieu Dugal

Nous, au Flâneur, on est un peu comme vous. On se dit que si on n'entend pas les philosophes sur la place publique, c'est que dans notre société du savoir, tout le monde sait penser. Les commentaires sous les articles de journaux sur le Web en sont une quotidienne et éclatante preuve. C'est pourquoi nous vous convions aujourd'hui à perdre un gros cinq minutes de votre temps avec Platon (la racine grecque de Platon, c'est d'ailleurs platos, qu'on peut traduire par «plate»).

On l'a vu avec l'affaire Ghomeshi, puis la semaine précédente avec la fusillade à Ottawa, les réseaux sociaux se transforment souvent en énorme caisse de résonance lors de tels événements. Ils créent ce qu'on appelle du «bruit». Que nous dirait Platon et sa célèbre métaphore de la caverne à propos de cette nouvelle «agora»? Nous en discutions la semaine dernière avec notre jeune frère, Louis, qui pratique ce métier, inutile au temps où l'alphabétisation a triomphé, de professeur de philosophie. Voici donc la transcription fidèle de ce vain voyage au pays de la sodomie drosophile. Ne vous étonnez donc pas si vous avez déjà lu ça dans une section «commentaires» près de chez vous, c'est normal.

Q) Dans quelles circonstances Platon conçoit-il l'allégorie de la caverne?

R) Le grand drame de Platon, c'est la condamnation à mort de son maître, Socrate. Toute sa philosophie consistera à comprendre comment une telle bourde a pu se produire dans la métropole culturelle de la Grèce, et comment éviter qu'elle se reproduise.

Q) Les réseaux sociaux d'aujourd'hui ressemblent-ils à l'agora athénienne?

R) Oui, en version radicalement plus démocratique. De tous ceux qui se croisent quotidiennement sur la place publique (juges, notables, prêtres, étrangers, esclaves, femmes, marchands) seule la voix des citoyens - c'est-à-dire celle des hommes de plus de 18 ans nés de parents athéniens - a autorité. On verrait mal Facebook exercer une telle discrimination...

Q) Qu'entend-on sur l'agora et quelle est la résonance de ce bruit dans la caverne de Platon?

R) On entend le bruissement des opinions. Sur l'agora, seule la voix des officiels (lors des assemblées politiques, juridiques ou religieuses) et celle des passants qui vaquent à leurs affaires font du bruit. C'est la même chose dans la caverne. Des «officiels» passent devant un feu en portant des objets, et émettent au passage un son. Les prisonniers, enchaînés au fond de la caverne, dos au feu, passent leur temps à parler des ombres et des échos qui leur parviennent.

Les prisonniers sont (comme nous) de grands naïfs : ils parlent des ombres et des échos comme si c'était la réalité même. On peut les comprendre! Nous non plus n'avons jamais rien vu d'autre des événements que les images et les interprétations que les médias, et aujourd'hui les réseaux sociaux, en diffusent. Cela ne nous empêche pas d'avoir des opinions et d'en faire grand bruit.

Q) Les réseaux sociaux engendrent ce qu'on appelle du «bruit». Comment la caverne permet de comprendre ce concept?

R) La réverbération de toutes les voix sur les parois de la caverne transforme rapidement la rumeur, murmurée pour notre voisin, en bruit de fond assourdissant. On se retrouve donc à crier (à ENFONCER LE CAPS. LOCK) pour être entendu. Malheureusement, on ne réussit au passage qu'à amplifier le niveau de décibels ambiant.

Q) Comment le «bruit» sur les réseaux sociaux nous empêche-t-il de philosopher, selon Platon?

R) C'est une question d'oubli. On oublie qu'il y a, à l'origine des ombres et de ce qu'on en dit, une réalité. Et on oublie de se taire et de réfléchir pour entendre cette source.

C'est un peu, par exemple, ce qu'essayait de rappeler Jennifer Lawrence quand des pirates informatiques ont projeté sur la place publique ses photos intimes : ces images appartiennent à une personne réelle qui est affectée par ce qu'on en dit. Or, tout un chacun s'est arrogé le droit de donner son opinion sur la question (et le spectre sonore a oscillé d'une sympathie criarde à une antipathie grinçante). Qu'avons-nous réellement appris de la célébrité ou de la sexualité? Absolument rien - sinon que tous prennent un malin plaisir à en parler (attendez un peu : nous savions déjà cela).

Plus s'allonge la liste des commentaires, moins on sait qui défend quoi, ni même de quoi il était question au départ. Bien malin celui qui saura, dans le bourdonnement des retweets et des likes, distinguer quelle opinion est la plus juste. La voix la plus forte, c'est-à-dire celle de tous, fondue dans une même clameur, aura raison de toutes les autres.

Ce rugissement - ou mugissement - collectif enterre toute voix, aussi claire soit-elle. Et même si on en entendait une se détacher du brouhaha généralisé, que pourrions-nous dire pour la défendre ou la critiquer qui ne rajoute au concert des désaccords?

Q) En terminant, si Platon facebookait, comment serait-il perçu? Aurait-il beaucoup d'amis?

R) Platon était et serait perçu, à raison, comme un élitiste; il n'avait et n'aurait pas beaucoup d'amis, sinon quelques aristocrates du savoir; c'est pour ça qu'il ne serait pas très Facebook, ni Twitter d'ailleurs, où ce ne sont pas nécessairement les gens les plus sages qui sont les plus suivis (rires en canne). En fait, le réseau social préféré de Platon serait LinkedIn : un réseau professionnel où il pourrait discuter avec ses collègues professionnels. C'est un peu snob, mais bon, il vivait quand même en Grèce antique... C'est d'ailleurs par un genre de réseau proto-LinkedIn que ses disciples de l'Académie (l'école qu'il a fondée) ont pu rester en contact après sa mort, même s'ils étaient dispersés autour de la Méditerranée.

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