Sade et le jeu vidéo

Un toile d'Henri Rousseau exposée dans le cadre... (PHOTO FRANCOIS GUUILLOT, AFP)

Agrandir

Un toile d'Henri Rousseau exposée dans le cadre de l'exposition Sade, attaquer le soleil. 

PHOTO FRANCOIS GUUILLOT, AFP

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Sur le même thème

Matthieu Dugal
Matthieu Dugal

Collaboration spéciale

Le Soleil

(Québec) «Et puis si j'étais le Bon Dieu/Je crois que je serais pas fier/Je sais on fait ce qu'on peut/Mais y a la manière.» C'est du Jacques Brel, Fernand pour être plus précis. On pensait à ça, entre autres choses, la semaine dernière alors que nous déambulions, l'équipe au grand complet, au Musée d'Orsay à Paris dans la fabuleuse exposition consacrée au Marquis de Sade : Attaquer le soleil.

On s'entend, le «Divin Marquis» n'a jamais brillé par ses dessins, mais cela n'a pas empêché la commissaire Annie Le Brun (une des dernières surréalistes) de monter une exposition vraiment splendide autour des tabous qui ont été brisés tout au long de sa sulfureuse carrière de philosophe-polémiste. Attaquer le soleil, c'est surtout une rétrospective, version histoire de l'art, des notions comme le beau, le laid, la cruauté, eros, thanatos ainsi que des recettes de cuisine extrême (c'est une blague). Que peut-on montrer, et comment? La manière donc.

Sade n'a pas peint, mais on a peint beaucoup sur ses thèmes de prédilections. De cette expo qui couvre quatre siècles (on a omis Corno cependant), on sort ébahi. Nous, on a été conquis par un Delacroix : La mort de Sardanapale. La légende veut que Sardanapale ait été un roi assyrien qui vécut un des nombreux sièges de Babylone. Sentant sa défaite approcher, il fit tuer toutes ses femmes, ses esclaves ainsi que ses animaux, avant de se donner lui-même la mort. C'est ce que montre la toile. On vous épargne nos connaissances wikipédiennes en histoire de l'art pour vous dire que nous avons été tout simplement soufflés. «Sardanapale» et sa folie, c'est surtout une composition qui s'efface derrière un déluge de couleurs qu'on dirait tout droit sorties de l'enfer. Une fureur qui est aussi d'une beauté paradoxalement scandaleuse. C'est que Delacroix réussit même, entre autres choses, à peindre des corps morts désirables, ce qui est tout de même un peu troublant. L'assassinat transfiguré. Nous sommes en 1827, et la toile fait scandale (pas parce qu'on la trouve trop belle, parce que justement on trouve que Delacroix peint n'importe comment). Deux siècles plus tard, on la regarde avec révérence dans un des plus beaux musées du monde. Ce ne sera pas la première ni la dernière fois que ce sera arrivé.

Le grand épouvantail

Alors que l'art contemporain a arrêté depuis longtemps de faire les manchettes (ou si peu), le grand épouvantail pour les âmes impressionnables se nomme aujourd'hui «le chanteur subventionné» (oh qu'on l'a lu sur Twitter dimanche soir dernier durant le gala de l'ADISQ, c'était comme se promener dans le musée du dédain en version mauvais haiku). Autre variation de l'épouvantail : «jeu vidéo». Pas les jeux vidéo. LE jeu vidéo.

Faut dire que le milieu ne s'aide pas non plus. Sachez qu'un grand débat agite actuellement le monde du jeu, on l'appelle le «Gamer Gate». Résumé : au mois d'août, un amoureux éconduit lâche une mini-bombe (dans un milieu où on retrouve encore une forte proportion de gars qui ont un gros problème avec 50 % de la population) et accuse son ancienne copine, Zoe Quinn, développeuse de jeux vidéo indépendants, d'avoir couché avec des journalistes en échange de visibilité pour les jeux qu'elle a développés. Les allégations ne se sont jamais transformées en autre chose que des allégations, mais il n'en fallait pas plus pour que des machos finis se servent de cette histoire comme d'une autre manière de stigmatiser la présence de filles dans ce que plusieurs considèrent encore comme un «boys club», une chasse gardée. Tout ça, bien évidemment, sous le noble couvert des balises qu'il faut respecter dans le journalisme techno. À Troie, ce discours avait la forme d'un gros cheval de bois. Et s'il fallait en remettre une couche, Anita Sarkeesian, une blogueuse spécialisée en jeux vidéo qui a défendu Zoe Quinn, a même fait l'objet de menaces de mort et a notamment dû annuler une conférence dans une université en Utah. Pourquoi? Parce qu'un jeune excité du bocal est allé raconter qu'il allait se pointer à l'événement en perpétrant un massacre de style «montréalais» (une référence à Polytechnique, ça ne s'invente pas). Va donc pour une partie de la «culture» du jeu vidéo. Mais les jeux, eux, c'est peu dire qu'on ne les regarde pas encore avec le même oeil que celui qui nous fait apprécier Delacroix. Et pourtant.

Mise en scène de la violence

Se promener avec un fusil, dans un jeu, donc dans un rituel, cela relève-t-il d'une expérience esthétique du Mal? Est-ce comme une lecture? La mise en scène de la violence ne date pas d'hier : on n'a qu'à penser aux scènes de chasse de la grotte paléolithique de Lascaux en France. Dix-huit mille ans de violence, au bas mot. Et nous voici arrivés, dans tout ce raffut, aux jeux. Des jeux violents, d'autres moins. De très bons jeux violents, et de très bons jeux non violents. Récemment, un studio polonais a lancé un jeu d'un mauvais goût consommé : Hatred. Un jeu où le joueur incarne un désaxé qui se promène dans une ville où le but est de tuer à peu près tout le monde. Dans un contexte post-fusillade d'Ottawa, on comprend qu'il s'agisse de quelque chose qui peut choquer. Beaucoup. Mais il en reste que ce n'est qu'un jeu. Comme le cinéma d'horreur n'est que... du cinéma. On a souligné cet automne le 20e anniversaire d'une des plus belles réussites d'esthétisation de la violence contemporaine. Même la bande sonore est devenue un classique. Son nom? Pulp Fiction. A-t-on accusé Tarantino de pervertir notre belle jeunesse avec ses modèles de gangsters? Dommage que, contrairement au cinéma, les jeux vidéo soient la création de collectifs plus ou moins anonymes et non d'un héros moderne comme le réalisateur. Ou encore qu'on ne puisse les exposer sur les murs pour la postérité. Dommage qu'ils soient aussi encore victimes d'une frange tout de même chaque jour de moins en moins nombreuse de leurs amateurs. Mais les gamers vieillissent et leurs enfants sont sur Twitch (le RDS du jeu vidéo) qui vient d'être racheté par Amazon au coût de 1 milliard $. Lentement, le jeu vidéo s'installe dans la culture populaire. Ce seront bientôt ses détracteurs qui seront game over.

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer