Où est l'intelligence?

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Au moment où nous avons dans nos mains l'équivalent de la puissance d'un superordinateur prédolanien, comment décrire ce qui nous donne ce petit plus qui nous différencie (encore) de la machine?

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Matthieu Dugal

«L'avantage d'être intelligent, c'est qu'on peut toujours faire l'imbécile, alors que l'inverse est totalement impossible.» - Woody Allen

Notre grand-mère maternelle adorée avait une expression pour décrire ce genre de personne à qui il semble manquer, oh! toujours l'espace d'un instant, des réserves de ce métal rare qu'on nomme le «jugement». C'est nous, souvent, mais c'est aussi cet automobiliste du XXIe siècle triomphant (un être «rationnel», il va sans dire), à qui il faut répéter dans des pubs apocalyptiques que ce n'est peut-être pas l'idée du siècle de texter au volant. Si Mamie vivait, elle dirait de ces gens qu'«ils manquent de jarnigoine». On peut d'ailleurs lire sur le site de la SAAQ que «texter au volant est tout aussi dangereux que de parler au cellulaire. Ces deux comportements affectent négativement des tâches impliquant la vision, l'activité mentale et la coordination.» Répétez après nous : Homo sapiens est un animal rationnel.

Il fut une époque récente où l'équipe du Flâneur s'indignait de voir le mot intelligence employé à toutes les vinaigrettes (y compris celle au bon goût de ranch, non mais ça goûte bon un ranch, oui ou oui?). Notre maison, plus intelligente que nous? Et notre montre? Et notre thermostat? Comme on l'aurait dit en quatrième secondaire : c'est chien. Mais même prostré hébété dans un divan, il y a des évidences qui frappent davantage que la destruction d'un mausolée célinedionesque : la «jarnigoine» fond souvent plus vite qu'une calotte glaciaire sur une Terre en sursis.

L'excellent Philosophie magazine consacrait d'ailleurs son numéro de septembre à cette grande question de la nature de l'intelligence. Au moment où nous avons dans nos mains l'équivalent de la puissance d'un superordinateur prédolanien, comment décrire ce qui nous donne ce petit plus qui nous différencie (encore) de la machine? Âmes sensibles, sautez tout de suite à la rubrique «Divers» des petites annonces, car l'homme serait doué de... «mètis». Appliquons donc derechef cette troisième couche de vernis intellectuel matutinal en nous faisant aller allègrement le copier-coller. Mètis donc, qui dans la mythologie de la casa grecque fut la fille d'Océan, avalée par Zeus, et qui possède un pouvoir de métamorphose (Tolkien n'a rien inventé). «La mètis vient en aide aux hommes dans des situations aléatoires et complexes. Et dans un monde ondoyant, sans règles fixes, c'est le plus débrouillard qui l'emporte. [La mètis] est l'art de l'adaptation, invention de solutions ingénieuses et astucieuses, sens de l'opportunité. Ulysse en est une incarnation, lui qui parvient à bon port après avoir dû inventer de multiples ruses pour échapper à la mort. L'intelligence, ici, est oblique, courbe et souple.» Non mais, ça en jette.

Innovation

Ce que l'on trouve «intelligent», apprend-on, est lié à l'époque. N'ayons pas peur du ridicule en résumant cet excellent numéro : il n'y a pas une intelligence, il y a des intelligences. Et celle que nous admirerions aujourd'hui serait davantage liée à la notion d'innovation. Pourquoi, en quelque sorte, connaissons-nous davantage Steve Jobs que Tim Berners-Lee (qui n'est pas lanceur pour les Royals de Kansas City)? «Parce qu'à la figure du génie des sciences et des techniques est venue s'ajouter celle de l'innovateur.» D'ailleurs, comme c'est généralement le cas dans une langue, l'origine du mot n'est pas anodine : «L'une des étymologies possibles du mot intelligence est inter-legere : lier entre, rassembler, ou encore récolter. [...] Jobs n'a fait que lier entre elles des idées et remplacer des professions diverses.» Fin de Philosophie magazine.

Autonomie

Ça, c'est chez l'espèce humaine. Qu'en est-il de l'intelligence de nos téléphones? En 1993, un professeur de mathématiques de l'université de San Diego, Vernon Vinge, a prononcé lors d'un conférence de la NASA un discours qui a marqué les esprits. Intitulé «La singularité technologique s'en vient», le discours de Vinge prophétisait l'arrivée d'ici

30 ans (donc au plus tard dans 8 ans, repentez-vous, likeurs!) d'une «intelligence articifielle» en bonne et due forme. Ce que Vinge a fait, c'est de synthétiser les écrits d'une flopée de penseurs (dont John Von Neumann, un des pères de l'informatique

moderne) : «L'accélération des progrès de la technologie et les changements qui en découlent dans l'organisation de notre vie montrent que nous approchons d'un moment de singularité dans l'histoire de l'humanité au-delà duquel il ne sera plus possible d'envisager notre avenir de la même manière.» Et à quoi ressemble-t-elle, cette «singularité»? À des machines qui auront acquis une «autonomie» par rapport à leurs créateurs. Comme les Grecs ont tout inventé, il s'agit d'un énième remix du mythe de Prométhée, qui créa les hommes à partir de boue et qui leur donna le savoir en volant le feu sacré de l'Olympe, au grand dam de Zeus (qui décidément ne brillait pas par ses qualités managériales, si vous voulez notre avis).

Certains spécialistes affirment aussi de leur côté que pour être considérées «intelligentes», nos futures machines ne devront qu'en donner l'impression. C'est ce qu'a imaginé Alan Turing dans son célèbre test : sera déclarée «intelligente» une machine dont on ne pourra déceler - dans une conversation à l'aveugle entre un juge et un autre interlocuteur humain - lequel des deux est d'origine cybernétique. C'est un peu aussi ce que nous montre Spike Jonze dans Her : Samantha a-t-elle de «vrais» sentiments pour Theodore? Ne tombe-t-il en amour qu'avec l'«apparence» de l'intelligence?

Comme dans un de ces grands exercices d'anthropomorphisme dont nous avons le secret, l'homme aurait-il au surplus «décidé» que les machines, pour exister, devraient montrer un de ces traits que nous prenons pour des signes de conscience, comme par exemple l'empathie? C'est un questionnement au centre du roman de Philip K. Dick Do Androids Dream of Electric Sheep? magistralement porté à l'écran par Ridley Scott en 1982 dans Bladerunner : Rick déteste son mouton électrique car il le croit incapable d'empathie, comme les «réplicants», ces androïdes qui ne sont pour lui que des machines froides et donc faciles à éliminer. L'empathie «robotique» n'est-elle d'ailleurs aussi présente dès la première loi qu'Isaac Asimov a imaginée pour encadrer nos relations avec nos futurs amis? «Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, permettre qu'un être humain soit exposé au danger.» Et voilà.

Mais peut-être aussi que l'intelligence artificielle n'aura véritablement franchi une étape que lorsqu'elle textera, rationnellement, au volant.

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