Le réseau des snobs

Le réseau social Ello est une version VIP... (Photo Shutterstock, Damiano Poli)

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Le réseau social Ello est une version VIP de Facebook, on n'y accède qu'en étant invité.

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Matthieu Dugal
Matthieu Dugal

Collaboration spéciale

Le Soleil

(Québec) À force de vivre parmi le monde snob, on finit par ne plus se rendre compte qu'on est snob (c'est le Théorème du Plateau). Tenez, nous par exemple, qui fréquentons le centre-ville de Québec (nous n'avons pas d'auto, ce qui nous tient de facto dans les quartiers snobs), on a appris récemment que nous étions snob. Bang. En effet, nous nous sommes fait dire dans un 5 à 7 il y a quelque temps que Twitter n'était pas le réseau social «du peuple». Et nous passons beaucoup de temps sur Twitter. Syllogismes de l'amertume.

À la différence du politologue Christian Dufour qui affirmait mercredi dans un journal non snob que, contrairement à Xavier Dolan, lui il sait «comment parle le peuple québécois», nous, on avoue que c'est une notion qu'on a beaucoup de mal à définir, le peuple. Comme le fait d'être snob. Serions-nous toujours le snob de quelqu'un? Twitter, snob? C'est vrai qu'un réseau gratuit où la pensée la plus obtuse a elle-même de la difficulté à se déployer en moins de 140 caractères, c'est louche. Il est vrai que sous Staline, de telles préoccupations bourgeoises auraient facilement pu se faire taxer de «formalistes» par les gardes-chiourme du parti. Twitter et les oeuvres «pas assez proches du peup'» de Chostakovitch : même combat. Passons.

Toujours est-il que notre fibre snob a passablement été titillée cette semaine alors que par une opération dont seuls les Internets ont le secret, un réseau social «exclusif» a connu une soudaine popularité. Son nom : «Ello» (en français, j'imagine que cela s'écrit «Hallo»). En quelques mots, disons qu'Ello s'inscrit dans ce questionnement qui revient régulièrement dans différents médias spécialisés et qui consiste à se demander quel sera le tombeur de Facebook (de la même manière dont Facebook est venu à bout du naguère invincible MySpace).

Pourquoi exclusif? Parce qu'actuellement, on ne peut se retrouver sur Ello sans avoir reçu d'invitation (on remercie notre connaissance snob Julien L. de nous avoir gracieusement fait court-circuiter la file de badauds qui quémandent aujourd'hui leur invitation tels ces fans transis qui campent à la belle étoile devant notre page Facebook). Et qu'est-ce que c'est, ce site? C'est là que ça se complique un peu. Si on le compare à Facebook, disons que c'est la différence entre la cafétéria d'une polyvalente et un resto branché (nous y reviendrons). Parce qu'Ello a été créé par des gens branchés, alors hein, c'est minimaliste et c'est sans modge-podge. Son fondateur, Paul Budnitz, est un designer de vélos (de très belles bécanes, faut avouer) et il a créé ce site il y a six mois en ayant en tête les remontrances de plus en plus nombreuses qui égrènent l'histoire de notre rapport aux réseaux sociaux. À la différence de bien des Mark Zuckerberg, Budnitz se défend bien de monnayer la présence de ses abonnés (ils seraient actuellement plus de 30 000 nouveaux chaque heure) aux publicitaires. D'ailleurs, le «manifeste» du site est un bel exemple de ces beaux mots que l'on trouve souvent sur ces sites qui font du bien : «Votre réseau social est détenu par les publicitaires. Chacune de vos publications, chacun de vos nouveaux amis, chaque lien sur lequel vous cliquez est suivi, enregistré et converti en données. Les publicitaires achètent vos données, vous êtes le produit. [...] Nous croyons qu'il y a une meilleure façon d'être sur les réseaux sociaux. Nous croyons dans la beauté, la simplicité et la transparence. Nous croyons qu'un réseau social doit être un outil pour l'autonomisation. Pas un outil qui trompe, force et manipule mais bien un endroit où l'on peut créer et célébrer la vie.» Bouillon de tofu pour l'âme.

Rien n'est gratuit

C'est bien beau tout ça, sauf qu'il y a un sauf. On a appris cette semaine que le site de Budnitz a été financé avec du capital de risque - 500 000 $ - des pinottes. Sauf qu'un ex-conseiller du fondateur, Aral Balkan, a précisé dans une entrevue que selon lui, le ver est déjà dans la pomme. Ces investisseurs, dit-il, voudront un retour sur leurs beaux dollars (ce qui est légitime, convenons-en) et tôt ou tard, le beau réseau social minimaliste qui veut sauver la vie privée de ses usagers sera lui aussi obligé de monnayer leurs allées et venues, comme tout le monde.

Budnitz s'en défend bien, lui qui affirme qu'il monnaiera sûrement certaines fonctionnalités futures d'Ello afin de le financer. Plus généralement cependant, ce que ce coup de vent dans un bol de thé matcha nous enseigne, c'est qu'il est bien difficile de mettre aujourd'hui nos données à l'abri si on ne paie pas, ou qu'il est pour le moment difficile d'imaginer un autre modèle de réseau social que celui qui domine actuellement où, contrairement à ce que nous dit Budnitz, c'est gratuit. Parce que le produit, c'est vous.

Mais la question qui tue, nous vous entendons nous la demander, c'est «et puis, cher Flâneur qui égayez nos existences mortelles chaque jeudi : on tue pôpa et môman pour être invité sur Ello?» Disons tout de suite que si nous ne sommes pas de grands amateurs de pilonnage de réputations façon 4Chan, la tangente «tizamis» d'Ello écoeure un tantinet. Dans les conditions d'utilisation, on peut lire qu'on veut faire de Ello un lieu avec «pas de haine» «pas de spam», on nous dit aussi qu'il ne faut pas faire «de mal aux jeunes gens» et «ne pas personnifier les autres». Oui, c'est vrai, mieux vaut être riche et en santé que pauvre et malade.

Et puis, comment dire? C'est juste plate. Les interactions sont réduites au minimum (on ne peut cliquer «j'aime» nulle part), le design ressemble à ces appartement dits «urbains» dont la banalité tapisse les Canal Vie de ce monde et, surtout, y a pas grand-monde, ce qui ne rime pas très bien avec le «social» dans «réseau social». On lui laisse la chance, Ello, mais disons qu'on va retourner faire nos frais sur Facebook et ce parangon de snobisme qu'est Twitter.

Alors, lever le nez sur Ello est-il le nouveau chic? De toute façon, on est toujours le snob de quelqu'un.

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