L'amour au temps du chloroforme

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Mardi matin, cette photo d'une ardoise sur laquelle on peut lire : «Pick-up line aujourd'hui? Est-ce que ce mouchoir sent le chloroforme?» a été publiée sur la page Facebook du bar Nacho Libre, où elle a suscité de vives discussions. Elle a été retirée près de 24 heures plus tard.

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Matthieu Dugal

(Montréal) Ce pourrait être une histoire banale. En fait, elle l'est, dans sa niaiserie ordinaire. Une de ces farces plates qui circulent depuis toujours dans certaines soirées de gars, mais qui est aujourd'hui relayée partout dans l'espace public par la magie des réseaux sociaux. Une farce plate de plus qui montre que le merveilleux monde de la «gestion de communauté» est parfois jonché de mines déposées par le gestionnaire lui-même, et par ses joyeux drilles à qui elles permettent de sortir, français exécrable à l'appui, d'un placard pas vraiment glorieux. C'est aussi ça le Web. C'est nous.

Le bar Nacho Libre est un bar situé rue Beaubien à Montréal, un bar qui joue notamment la carte geek-jeu vidéo par le marketing agressif qu'il affiche sur sa page Facebook, et oui, c'est parfois drôle. Jusqu'ici, l'équipe du Flâneur aime bien. (Ces jours-ci, voyez-vous, Gran Turismo 6 et Grand Theft Auto 5 occupent certaines de nos soirées et on attend impatiemment l'arrivée du nouveau Bioshock.) Mais il y a un hic : on ne gère pas la page Facebook d'un bar populaire comme si c'était le prochain scénario de Lars Von Trier.

Mardi matin, le gestionnaire de communauté du Nacho (qui est aussi un des propriétaires de l'endroit) publie une photo d'une ardoise placée bien en évidence sur le trottoir en face du commerce. Et que peut-on y lire? «Pick-upline aujourd'hui? Est-ce que ce mouchoir sent le chloroforme?» Eh ben. Des femmes se font agresser? Une frange de la population toujours encline à banaliser la chose? «C't'une joke!» «On a le droit de rire de tout!» Nous paraphrasons ici une grande partie de la discussion qui s'est déroulée durant près de 24 heures sur la page d'un bar, répétons-le, populaire (près de 6000 abonnés). Dans une communauté, on trouve de tout, même des gens que la banalisation du viol n'empêchera jamais de dormir, toujours sur le bord d'un like, «d'abord qu'on a du fun». Effectivement, communauté, effectivement. On trouve déjà abondamment ces cultures sur les 4chan souterrains de notre monde virtuel.

Le tollé soulevé par cette blague, c'est en quelque sorte la rencontre de deux plaques tectoniques : celle du «tout est permis», de l'expression de la liberté extrême qui se glisse sous celle de ce qu'il faut bien appeler platement les conditions du vivre ensemble. Quel rôle pour un gestionnaire alors? Faire sortir ses trolls? Il y en a partout, après tout, y a rien là. Ou s'arranger pour qu'ils restent sagement dans leur sous-sol? C'est un choix éditorial en quelque sorte (on ne peut évidemment faire aucun lien entre une mauvaise blague et un cas réel de viol).

Le problème particulier dans ce cas présent, outre l'apparence d'un manque troublant d'empathie pour les victimes (banaliser le viol, c'est supposé être drôle?), est surtout d'avoir laissé la discussion dégénérer pendant près d'une journée sans que le gestionnaire ait modéré quoi que ce soit. Finalement, après de longues heures, on a retiré la photo controversée pour mettre une photo de chat en nous souhaitant une «bonne journée». Le bar n'en était d'ailleurs pas à ses premières publications gagnantes, nous ayant aussi gratifiés récemment du slogan «J'aime ma bière comme j'aime ma violence : domestique.» Même John Waters la trouverait plate.

C'est dommage, pour plusieurs raisons. Notamment parce que ce bar attire notamment par son marketing une partie de la communauté geek, et fait donc en sorte qu'une fois de plus on l'associe à sa frange la plus misogyne, un côté pas très glorieux de ce monde parallèle, faut avouer. L'an dernier, la blogueuse et gameuse française Mar_Lard s'était attiré des gigaoctets de menaces de mort et de commentaires violents en signant un texte accusateur (et très bien documenté) intitulé «Sexisme chez les geeks : pourquoi notre communauté est malade, et comment y remédier» (on vous met le lien en bas de page). Le gestionnaire de la page du Nacho Libre, qui tient à demeurer anonyme (tout en étant très facile à retracer, bizarre), nous a écrit ceci : «En aucun cas l'intention [n']était de choquer ou banaliser une injustice comme le viol. C'était à nos yeux une simple blague inspirée de la comédie américaine Hall Pass qui clairement n'a pas été appréciée par plusieurs. Je vous invite à prendre ça en considération pour votre texte.»

On pourrait ici lui suggérer d'aller faire un tour du côté de la page Facebook du sympathique barcade MacFly de la rue Caron à Québec (oui, oui, un bar avec des machines d'arcades!), qui y est allé de ce beau statut récemment pour souligner son ouverture. «À l'ouverture du MacFly barcade, vendredi le 24 janvier dernier, j'ai vu deux amoureux s'embrasser devant la lumière de nos pinballs... [C]'était de toute beauté... C'est à ce moment que je me suis dit : mission accomplie... KISS KISS Gaming!!!»

Vous voyez, une bonne gestion de communauté, c'est pas si compliqué... Kiss kiss gaming.

«Sexisme chez les geeks»

bit.ly/1d0YGRk

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