Rio, loin des plages

Vue panoramique sur la ville et la baie... (Guillaume Piedboeuf)

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Vue panoramique sur la ville et la baie de Guanabara.

Guillaume Piedboeuf

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(Rio de Janeiro) Entre climat politique difficile et organisation olympique déficiente, Rio de Janeiro ne s'est pas présentée sous son meilleur jour à la planète ces derniers mois. Or, la métropole brésilienne demeure une destination touristique unique. Ce qu'elle a à offrir dépasse les frontières de ses iconiques plages, du mont du Pain de Sucre et de la statue du Christ rédempteur.

Un groupe de musiciens en prestation sur la... (Photo Guillaume Piedboeuf) - image 1.0

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Un groupe de musiciens en prestation sur la terrasse du Parque das Ruinas. Derrière eux, les ruines de la maison d'été de la mécène Laurinda Santos Lobo, aménagées en belvédère.

Photo Guillaume Piedboeuf

Santa Teresa, repaire des artistes

Si ce n'était des graffitis qui tapissent ses imposantes maisons coloniales, on pourrait croire que Santa Teresa est resté figé au 19e siècle, la végétation reprenant lentement son dû. C'est dans ce charmant quartier perché sur une colline près du centre-ville que se donnent rendez-vous pour créer les artistes de Rio depuis des décennies.

Difficile de croire que dans une ville dont les plages et les montagnes nourrissent l'imaginaire du monde entier, le terreau fertile culturel se trouve loin du bruit des vagues. C'est pourtant bien le cas.

Fondé par des religieuses au milieu 18e siècle, Santa Teresa est devenu près de 150 ans plus tard un secteur prisé des industriels bien nantis, après l'inauguration d'une ligne de tramway reliant le quartier au centre-ville de Rio. La suite de l'histoire n'est pas sans rappeler celle du East Village de Manhattan, à New York, une vingtaine d'années plus tard.

Graduellement délaissées par leurs propriétaires alors que les favélas gagnaient du terrain dans les environs, les imposantes maisons de Santa Teresa se sont retrouvées inhabitées au milieu du 20e siècle. Le quartier n'effrayait toutefois pas les peintres, musiciens et sculpteurs attirés dans les années 60 et 70 par les toits sans ou à faible loyer.

Cinquante ans plus tard, le résultat est un quartier bourgeois-bohème où galeries d'art et boutiques pullulent. Le tramway jaune, le dernier en fonction de Rio, y passe toujours, défilant sur les «Arcos» de Lapa avant de s'enfoncer dans Santa Teresa, mais il est aujourd'hui principalement utilisé par les touristes.

C'est que la ville a compris que le quartier avait tout pour charmer les visiteurs d'un jour. Au tournant des années 2000, des mesures ont été prises pour délimiter les favélas voisines. Sur la rue la plus haute de Santa Teresa, les ruines d'une maison d'été de la célèbre mécène Laurinda Santos Lobo ont été aménagées en belvédère bordé d'une immense terrasse avec vue panoramique sur la ville et la baie de Guanabara (voir photo du haut). L'endroit baptisé Parque das Ruinas, le parc des ruines, est le théâtre de spectacles de danse, de chant, d'expositions de photos et de peinture. Des jeunes s'y donnent rendez-vous quotidiennement pour gratter une guitare où pousser un air de samba sur un djembé.

Un petit café borde la terrasse, mais la scène à ciel ouvert n'est située qu'à une vingtaine de minutes de marche, à bon dénivelé, du célèbre escalier de céramiques de Jorge Selaron, dans le festif quartier de Lapa. Une ballade à Santa Teresa peut aisément s'y terminer pour un repas ou un verre. Du gigantesque restaurant Rio Scenarium, dont la décoration tient pratiquement du musée, à la cuisine brésilienne traditionnelle du Boteco do Gomes, les choix ne manquent pas.

Les deux pics rocheux des Dois Irmãos, les... (Photo Guillaume Piedboeuf) - image 2.0

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Les deux pics rocheux des Dois Irmãos, les deux frères, surplombent les plages d'Ipanema et Leblon.

Photo Guillaume Piedboeuf

Vue sur la favéla de Vidigal descendant vers... (Photo Guillaume Piedboeuf) - image 2.1

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Vue sur la favéla de Vidigal descendant vers l'océan et la zone sud de Rio, à partir de la terrasse du bar Alto Vidigal, à flanc des Dois Irmãos

Photo Guillaume Piedboeuf

Vidigal, l'accueillante favéla

Surplombant les populaires plages d'Ipanema et de Leblon, au flanc des montagnes jumelles Dos Irmãos, Vidigal passe difficilement inaperçu. Elle ne concorde en rien avec l'image que la planète se fait des favélas de Rio. Sécuritaire et vivante, elle permet aux touristes de parcourir ses allées d'eux-mêmes, sans passer par les tours organisés qui horripilent plusieurs locaux.

La majorité des touristes se contentent d'admirer Vidigal de loin. Force est d'admettre qu'elle est belle, vue du sable, ses petites maisons carrées et colorées s'empilant les unes par-dessus les autres, presque en suspension au-dessus de l'océan. Mais elle l'est encore plus lorsqu'on parcourt les quelques centaines de mètres la séparant des mythiques plages de la zone sud de Rio pour s'y aventurer.

Entrer à Vidigal, c'est une attaque des sens. En tournant le coin d'un mur tapissé de graffitis, on débouche sur une petite place publique où les cris des enfants s'échangeant un ballon de soccer se fondent dans le vrombissement des motos et des voitures. À droite, un vendeur de nourriture de rue vous aborde pour vous faire goûter à une brochette de poulet, à gauche, ce sont plutôt les typiques tapiocas brésiliens.

Un peu plus loin, un groupe de chauffeurs de mototaxi attendent leurs clients en rigolant, aux abords d'une unité de pacification policière, les escouades de surveillance lourdement armées qu'a mises en place Rio un peu partout dans ses quartiers défavorisés à l'aube de la Coupe du Monde et des Olympiques.

Si vous prévoyez passer une journée à arpenter Vidigal, les mototaxis sont pratiquement incontournables, ne serait-ce que pour l'expérience en soi, solidement crampé sur votre chauffeur, zigzaguant à travers les voitures dans les rues étroites et bondées de la favéla. En cinq minutes à peine, pour l'équivalent de 1,50 $, vous voilà au sommet. Non loin d'un terrain de béton jonché d'estrades, des locaux jouent aux échecs ou discutent autour d'un litre de bière blonde brésilienne.

De là, ceux qui désirent suer un peu peuvent s'engager dans une marche de moins d'une heure à travers la forêt tropicale menant au sommet des montagnes Dois Irmãos. La récompense est une vue imprenable sur la zone sud de Rio. Au loin, la statue du Christ rédempteur veillant sur l'immense baie de Guanabara. En levant les yeux au-dessus du lac Rodrigo de Freitas et de la ligne d'imposants immeubles longeant l'Atlantique, des montagnes à perte de vue.

Pas besoin de souliers de marche, cependant, pour que la vue vaille le détour par Vidigal. Simplement dans les hauteurs de la favéla, la terrasse du bar de l'auberge de jeunesse Alto Vidigal offre déjà un horizon unique au-dessus de Rio. La gérante, Charlotte, souvent dans les parages, peut même vous accueillir dans la langue de Molière. Pour ceux dont le budget le permet, juste au-dessus, un groupe de musique latine s'exécute presque tous les soirs sur le balcon du plus dispendieux resto-bar Da Lage. Une quinzaine de dollars sont nécessaires seulement pour y entrer, mais la nourriture est à la hauteur et on y danse jusqu'à tard le soir alors qu'en bas, l'obscurité s'abat sur la ville qui s'illumine.

Au retour, s'il n'est pas trop tard, mieux vaut descendre la favéla à pied plutôt qu'en moto ou en petit autobus. C'est le moment de faire vos emplettes à moindre coût. Dans les rues et les escaliers où se croisent animaux en liberté et habitants, une pluie de commerces. Des fruits tropicaux à bas prix, des vêtements vendus moins cher que partout dans les secteurs plus courus de la ville, une abordable assiette de sushis de poisson frais, quelques boutiques d'artisans.

Marcher dans Vidigal, c'est aussi s'exposer à la misère. C'est croiser un égout à ciel ouvert et se pincer le nez quelques instants. L'expérience s'adresse à ceux qui n'ont pas peur d'être un peu dépaysés. La vie dans les favélas de Rio, après tout, n'a rien de facile. Mais à Vidigal comme dans plusieurs autres des bidonvilles de la métropole, on passe par dessus les difficultés du quotidien avec le sourire. Loin du portrait que certains se font d'eux à l'international, les «moradores», nom donné aux habitants, tentent de cultiver le bonheur qui est à leur portée plutôt que la colère et la haine. Vidigal aime les touristes, ceux qui osent venir la voir et qui ne la regardent pas de haut.

L'auteur de ses lignes s'est aventuré pour la première fois à Vidigal seul, un peu craintif, un gros sac à dos rempli de matériel informatique et photo sur les épaules. Il y a finalement vécu plus d'un mois.

Marcos Rodrigo Neves, dit Wark, dans sa boutique... (Photo Guillaume Piedboeuf) - image 3.0

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Marcos Rodrigo Neves, dit Wark, dans sa boutique au bas de la favéla qui l'a vu grandir, Rocinha.

Photo Guillaume Piedboeuf

Wark Rocinha avait hérité du mandat de peindre... (Photo Guillaume Piedboeuf) - image 3.1

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Wark Rocinha avait hérité du mandat de peindre la façade du chantier de réfection du Musée National des Beaux-Arts, au centre-ville de Rio.

Photo Guillaume Piedboeuf

Wark Rocinha, l'ange du street art

Des centaines de milliers de touristes seront en contact avec son art durant les Olympiques, la plupart sans trop le savoir. Dans la capitale du graffiti de Rio de Janeiro, Wark Rocinha a su s'élever de jeune marginal de la plus grande favéla de la ville à artiste reconnu nationalement.

Située entre trois des plus dispendieux quartiers de Rio, la favéla de Rocinha n'a rien à voir avec ses voisins. On estime qu'entre 100 000 et 300 000 personnes vivent sur ce 1,4 km2 de terrain vallonné. Le bidonville a longtemps été, et demeure, en raison de sa position stratégique, une des plaques tournantes du commerce de la drogue dans la Cidade Maravilhosa. Pour les jeunes qui grandissent dans la misère avec vue sur les riches, la voie du crime organisée est tentante.

C'est dans ce contexte qu'a grandi Marcos Rodrigo Neves, dit Wark Rocinha. À 15 ans, il a préféré les canettes de peinture aux fusils de contrebande. Le graffiti deviendrait son gagne-pain. Pour ses parents, ce choix de carrière était à peine mieux que celui de vendre de la cocaïne dans les rues de la ville. «Ils disaient que faire des graffitis n'était pas un travail et que je ne gagnerais jamais ma vie avec ça. Que cela faisait de moi un bandit, pas un artiste. Aujourd'hui, ils disent fièrement que je suis un artiste», relate Wark, sourire en coin, dans sa boutique ayant pignon sur rue dans le bas de la favéla où il vend des toiles. Son atelier est en haut, ses graffitis partout sur les murs de Rocinha.

Le peintre a d'abord essayé différents types de graffiti, mais il a finalement opté pour un style assez précis. Depuis près de huit ans, il ne peint que des anges. Pas le genre que l'on voit sur un plafond d'église. Des anges à la bouille sympathique, dans des scènes de la vie de tous les jours, mais toujours coiffés d'une auréole.

«Les anges, c'est les gens comme je les vois, comme je les sens», explique-t-il. Pour lui, le graffiti rend l'art visuel accessible à tous. Pas besoin de payer pour aller au musée. «Je veux rendre les rues invitantes pour que les gens s'arrêtent, discutent et réfléchissent.»

À Rocinha, tout le monde connaît Wark, maintenant âgé de 30 ans. Sa notoriété n'est plus à faire dans l'art de rue brésilien. Il vit de la vente de toiles à sa boutique et des contrats de graffitis. Rio est devenu un chantier en prévision des Olympiques, et la ville a notamment fait appel à Wark pour peindre certaines barrières temporaires délimitant les travaux.

Il peint aussi gratuitement. À temps perdu, sur les murs de pratiquement tous les quartiers de la ville. Un ange, dans sa forme la plus simple, ne peut lui prendre que quelques instants à faire. Ses canettes ne sont jamais bien loin.

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