Berlin, la résiliente

L'un des gros attraits touristiques de Berlin, c'est... (Photo Shutterstock, 360B)

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L'un des gros attraits touristiques de Berlin, c'est son histoire extrêmement récente et présente.

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<p>Isabelle Houde</p>

(Québec) Berlin, capitale de tous les possibles? La ville du nord-est de l'Allemagne, profondément marquée par la Seconde Guerre mondiale, recolle ses morceaux depuis la chute du fameux mur, en 1989. Capitale culturelle relaxe, ouverte et cosmopolite, elle attire des hordes de jeunes et d'artistes grâce à ses loyers peu chers. Mais la capitale allemande voit peu à peu ses quartiers les plus emblématiques s'embourgeoiser. Économiquement parlant, Berlin est au bord de la faillite, mais elle profite de gargantuesques investissements publics pour des projets souvent controversés de rénovation et de mise en valeur de son patrimoine amoché. La personnalité de Berlin est à la fois exaltante et insaisissable. Le Soleil a tenté de la cerner un peu mieux à travers les yeux de quelques-uns de ses habitants.

L'architecte David Chipperfield a choisi de garder bien... (Photo Le Soleil, Isabelle Houde) - image 1.0

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L'architecte David Chipperfield a choisi de garder bien en évidence les cicatrices que la guerre a laissées sur le Neues Museum lors de sa rénovation en 2009.

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Dans les salles du Neues Museum, des fresques écaillées rappellent la splendeur baroque d'une autre époque.

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«Plusieurs disent que Berlin est comme une tique, qui suce l'argent de partout au pays», compare Hans Strömsdörfer.

Berlin a du prestige, mais elle n'a pas d'argent. Contrairement aux autres grandes villes de l'Allemagne, la capitale ne peut compter sur aucune grande industrie. Berlin vit de culture, de tourisme... et de l'argent du gouvernement.  

«En Allemagne, il n'y a que 3 länders [États] sur 16 qui sont des pourvoyeurs pour l'État, tous les autres reçoivent de l'argent. Et l'un de ceux qui en reçoit le plus, c'est Berlin. Et les gens en ont assez de payer pour nous», soutient le trentenaire qui habite le quartier Mitte.

«Pas une beauté classique»

L'un des gros attraits touristiques de Berlin, c'est son histoire extrêmement récente et présente. «Les gens ne viennent pas ici pour voir une belle ville. Ils vont à Paris pour ça. Berlin n'est pas une beauté classique. Mais son histoire, sa séparation, c'est tellement unique! Et plus le temps passe, plus on s'éloigne de cette histoire, plus ça devient incroyable et inusité. La prochaine génération, quand on va leur dire: "Oui, on avait mis un mur à travers la ville", ils ne comprendront pas», pense Hans. 

Berlin porte le fardeau d'être le symbole politique de la réunification allemande depuis que le siège du gouvernement y a été déménagé. Les dollars se sont mis à pleuvoir pour redonner à la cité blessée son lustre perdu. Derrière les grands projets de rénovations poussés à coups de deniers publics, il y a un effort constant d'aplanir une scission encore fortement ancrée dans la tête de beaucoup d'Allemands. 

Histoire douloureuse

Le choix de garder en vie ou d'éliminer des symboles d'une histoire souvent douloureuse continue, et c'est le cas de le dire, de diviser la population berlinoise. «Certains quartiers ont tellement changé qu'on ne reconnaît plus leur héritage de l'Allemagne de l'Est», note Martin Maischberger, directeur adjoint de l'Antikensammlung. «Plusieurs monuments de l'histoire socialiste ont été effacés, mais ça serait utile de les garder pour conserver une mémoire des choses. Plus le temps passe, plus les gens oublient cette partie extrêmement importante de l'histoire allemande.»

Le symbole le plus fort de cette disparition du patrimoine bâti est-allemand est le palais de la République, inauguré en 1976 pour abriter la Volkskammer, la chambre du peuple, soit le Parlement de la République démocratique allemande. L'immeuble était aussi un important centre culturel pour tous les habitants de Berlin-Est. Le palais de la République avait lui-même été bâti sur les ruines du château de Berlin, la résidence principale de la dynastie des Hohenzollern jusqu'à la chute de l'Empire allemand à la fin de la Première Guerre mondiale. Le château, fortement endommagé après la Seconde Guerre, sera rasé en 1950 par les communistes de la RDA, qui le voyaient comme un symbole désagréable de l'impérialisme de l'ancienne Prusse.

Après la chute du mur, en 1990, le palais de la République sera fermé en raison de la forte présence d'amiante dans ses murs. Après une coûteuse décontamination, le Parlement allemand décidera, en 2003, de démolir le palais, qui avait déjà perdu beaucoup de sa splendeur moderne. La décision reste controversée, tout comme celle d'ériger sur les ruines du palais de la République le forum Humboldt, dont la façade sera calquée sur celle... de l'ancien château de Berlin, le Schloss comme l'appellent tout simplement les habitants du coin. La construction de l'immeuble est estimée à 1 milliard $. La façade à elle seule doit coûter 142 millions $, qui devront provenir du privé. Le tiers serait amassé pour le moment. 

Le forum Humboldt, qui sera logé derrière la façade, se veut un centre culturel favorisant le dialogue entre les nations. On y présentera notamment les collections d'art non européen des Musées d'État de Berlin. Cet ajout complétera l'offre de l'important complexe du Museuminsel.

Le Neues Museum

D'ailleurs, un des musées du complexe, le Neues Museum, qui abrite entre autres le célèbre buste de Néfertiti, a fait l'objet d'une reconstruction fascinante, qui a culminé en 2009. L'architecte David Chipperfield a choisi de garder bien en évidence les cicatrices de la guerre dans ce bâtiment presque complètement rasé par les bombardements, puis abandonné pendant près de 70 ans. Dans les salles, des fresques écaillées rappellent la splendeur baroque d'une autre époque, alors qu'un béton très pâle démarque les sections reconstruites à neuf. 

La vision de Chipperfield tout comme le choix de reproduire à l'identique de la façade baroque de l'ancien château de Berlin sont des décisions politiques qui ne font pas l'unanimité. La destruction du palais de la République n'a pas non plus plu à tous. La conservation du patrimoine de l'Allemagne de l'Est, en particulier de l'architecture soviétique, souffre du même problème que la rénovation d'immeubles endommagés par les deux guerres: de quoi veut-on se souvenir?

«Un ami qui était en visite m'a demandé: "Mais pourquoi réparez-vous les trous de balle dans les murs?" Il y en a partout à Berlin. Je lui ai répondu: "Pour toi, Berlin est un musée; pour nous, c'est un endroit où l'on vit", compare Hans Strömsdörfer.

D'un autre côté, Deniz Erdogan, Berlinoise de naissance, trouve qu'il est important de garder des traces du passé, même quand elles sont douloureuses. «C'est la beauté de Berlin, de justement pouvoir voir ces blessures, ces cicatrices. On le voit dans l'architecture, on a des bâtiments tout neufs d'un côté, et d'un autre côté, on peut avoir un bâtiment du XVIIIe ou du XIXe siècle, c'est très enrichissant. Au premier regard, on a l'impression que ce n'est pas une belle ville comparé à Paris ou à Rome, mais ça fait partie de l'âme de la ville, on ne peut pas effacer ça. Mais l'équilibre est dur à maintenir», concède-t-elle.

Deniz est assez critique de la destruction du palais de la République. Elle pense aussi qu'il aurait fallu garder des traces un peu plus présentes du mur. Même en ayant grandi à Berlin, elle peine parfois à se souvenir de son tracé exact, qui était très sinueux. «On a besoin de développement, mais pas au point de payer le prix de la destruction du patrimoine. Pour beaucoup de Berlinois, il fallait se débarrasser tout de suite de ces traces du passé. Mais est-ce que les effacer complètement était la bonne solution? On aurait peut-être pu l'intégrer d'une autre manière. Ça aurait été intéressant pour les visiteurs de s'imaginer comme c'était avant», tranche-t-elle.

Histoire architecturale tordue

Le Reichstag est un bon exemple de l'histoire tordue du patrimoine bâti de Berlin. Construit entre 1884 et 1894, pour accueillir le siège du gouvernement de l'Allemagne unifiée en 1871, le palais de style néobaroque a été incendié en 1933 dans des circonstances nébuleuses.

Jamais réparé, le Reichstag a été abondamment bombardé durant la Seconde Guerre mondiale. Après vint la guerre froide: le bâtiment, situé dans les limites de Berlin-Ouest, était adossé à quelques mètres de la frontière avec Berlin-Est. L'immeuble a connu une première restauration entre 1961 et 1964, sous la houlette de l'architecte Paul Baumgarten, sans sa coupole originale. 

Après la réunification, en 1991, le retour officiel du Parlement allemand à Berlin a été voté avec une faible majorité. Un nouveau concours d'architecture a été lancé, et l'immeuble a été rénové avec une coupole moderne et différentes marques de l'histoire ont été conservées, notamment des graffitis soviétiques. La reconstruction a été complétée en 1999, et le Parlement y siège depuis. 

C'est maintenant l'un des endroits les plus visités d'Allemagne - et sous haute sécurité. Le processus en vaut la peine: la vue de la coupole est absolument saisissante, même par temps de pluie.

Le Grand autel de Pergame, avec ses frises... (Photo Le Soleil, Isabelle Houde) - image 3.0

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Le Grand autel de Pergame, avec ses frises monumentales, est l'un des attraits les plus impressionnants du Museuminsel.

Photo Le Soleil, Isabelle Houde

Des collections à l'histoire abracadabrante

Imaginez un peu l'histoire: après la Seconde Guerre mondiale, Berlin est complètement saccagée. Les vainqueurs se séparent la ville... et tous ses biens, notamment les collections de l'île aux Musées (Museuminsel), un imposant complexe muséal bâti entre 1830 et 1930 au milieu de la rivière Spree. 

L'ensemble de cinq bâtiments abrite, entre autres, l'une des plus importantes collections d'artefacts datant de l'Antiquité. Un héritage des nombreuses campagnes de fouilles archéologiques menées par les Allemands et l'appétit de collectionneurs des rois de Prusse. 

Le hic, c'est qu'on estime que le complexe, situé dans la partie est de Berlin, a été détruit à 70 % pendant la guerre. Des travaux de reconstruction ont été effectués à partir des années 50, mais il a fallu attendre la réunification de l'Allemagne - et de ses collections - pour qu'un véritable plan de rénovation, le Masterplan, soit décrété, en 1999. Le Museuminsel venait alors d'être inscrit au Patrimoine mondial de l'UNESCO. 

Les splendeurs passées

Andreas Scholl est arrivé à Berlin dans les années qui ont suivi. Il pensait faire une carrière universitaire en archéologie. «J'ai vu un poste pour l'Antikensammlung [la collection de l'Antiquité], un poste permanent comme directeur des collections de marbres. Ma spécialité était dans les sculptures grecques et romaines, alors j'ai eu le poste. J'avais toujours été fasciné par Berlin, et j'étais vraiment enthousiaste à l'idée de faire partie de tout le processus de transformation et de rénovation du Museuminsel», raconte celui qui est devenu directeur de l'Antikensammlung.

Le travail à abattre était colossal. Les conservateurs venant des deux Allemagnes ont dû se mettre ensemble pour redonner aux collections des Musées d'État de Berlin toute leur splendeur passée. «On recommençait presque à zéro. Les collections devaient être réunies à nouveau, les immeubles devaient être rénovés, donc on a eu la chance de repenser tout le concept. C'était très clair pour moi, en tant qu'universitaire, que cette collection offrirait de belles occasions de recherche», ajoute le Dr Scholl. 

La plupart des pièces ont été sauvées de la destruction en étant dissimulées dans des bunkers. Quelques-unes manquent toujours à l'appel. Certaines se trouvent en Russie, mais le dossier des relations diplomatiques entre les deux pays est épineux. D'autres artefacts ont été perdus à jamais, probablement détruits. Mais, dans l'ensemble, la réunification des collections tient d'un petit miracle. 

Grâce à cet important travail, des objets de l'Antikensammlung peuvent maintenant voyager. À preuve, l'exposition des Maîtres de l'Olympe, en cours au Musée de la civilisation de Québec, est le résultat d'un partenariat entre l'Antikensammlung et l'institution de la rue Dalhousie. «L'idée de faire voyager nos collections, c'est de montrer que c'est un héritage mondial, et de partager nos connaissances sur l'Antiquité gréco-romaine. Tant d'aspects de la vie moderne sont liés à cette période de l'histoire», soutient Andreas Scholl. 

Rénover les écrins... à grands frais

Les collections ont été réunifiées, soit. Mais sans musées, pas d'expositions. Le Museuminsel subit présentement une importante cure de jeunesse qui s'inscrit dans un plan plus large de complexe muséal unique au monde, qui retracerait l'histoire de l'humanité au grand complet, de la préhistoire jusqu'au XIXe siècle. 

L'Altes Museum (Antiquité grecque et romaine), le Neues Museum (préhistoire et Égypte), le Pergamonmuseum (architecture antique, dont le Grand Autel de Pergame) l'Alte Nationalgalerie (art moderne allemand et français) ainsi que le Bode Museum (art byzantin et du Moyen Âge) ont tous été rénovés ou sont en train de l'être, depuis la mise en fonction du Masterplan. Le but ultime est de relier tous les musées de l'île pour permettre de remonter en une seule promenade archéologique le cours de l'histoire humaine. Un nouveau centre de conservation est déjà en activité et un pavillon d'accueil est en construction. 

Système culturel financé par le public

Et qui assume la facture de ce mégaprojet, estimée à plus d'un milliard d'euros (1,5 milliard $CAN)? Les fonds proviennent entièrement des gouvernements. Le projet a ses partisans, mais aussi de nombreux détracteurs, à l'heure où Berlin, en tant que cité État, peine à garder la tête hors de l'eau financièrement. 

«Je pense que c'est un grand avantage que nous ayons encore un système culturel financé par le public, mais je pense aussi que ce sera important d'aller chercher d'autres sources de financement privé», explique Martin Maischberger, directeur adjoint de l'Antikensammlung.  

Historiquement, continue-t-il, le financement privé dans les arts a été très important en Allemagne. Ce sont les nobles de Brandebourg et les rois de Prusse qui, après tout, ont amassé la plupart des objets qui font maintenant partie des collections publiques des Musées d'État de Berlin.

«Toutes les rénovations et les constructions seront entièrement financées par le public jusqu'à leur terminaison, mais pour toutes les choses additionnelles, pour les activités de médiations culturelles, pour continuer de faire bouger les choses au quotidien, les musées auront cruellement besoin de fonds additionnels, qui pourront seulement provenir du privé», pense-t-il. 

«Berlin la tique», après avoir profité d'investissements monstres pour devenir le symbole du succès de la réunification allemande, devra éventuellement voler de ses propres ailes...

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