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Un coin de paradis menacé: sauvage et intimidante

Michel Corbeil
Le Soleil

(Québec) «Quand tu vois des Américains, qui ont descendu la [rivière] Colorado, dans le Grand Canyon, la Futaleufu, au Chili, et la Nahanni, dans les Territoires du Nord-Ouest, s'amener sur la Magpie, il y a quelque chose là.»

Ce quelque chose que décrit Philippe Bourdon, au matin du départ de l'expédition, c'est l'aspect sauvage et majestueux d'une rivière que la vaste majorité des Québécois ne peuvent même pas situer sur une carte.

La Magpie représente un cas particulier au Québec. Elle a une «réputation». Par un curieux effet optique, plus on s'en éloigne, mieux on la voit. Jusqu'à récemment, personne en Minganie ne s'y était aventuré.

Par contre, les amateurs de sports extrêmes de la province ont tous entendu parler de sa longue succession de rapides. Et des entreprises dans le domaine font bien du millage pour la descendre.

C'est le cas d'Earth River. La firme américaine a organisé des expéditions de raft à une quarantaine de reprises en 20 ans. Encore cette année, son président, Eric Hertz, a parcouru les eaux agitées de la Magpie.

«À l'exception du Grand Canyon, c'est la seule rivière en Amérique du Nord pour des sorties de plusieurs jours en raft», en radeau gonflable, commente M. Hertz, joint à son bureau à New York. «Je dirais qu'elle fait partie du top 7 mondial» pour de telles expéditions.

«C'est une rivière mythique», résume le canoteur Yann Troutet, au premier soir de l'expédition. «Elle fait peur, convient-il. Elle a la réputation de rivière intimidante.»

Sylvain Roy, qui s'élance lui aussi sur la Magpie à bord de son canot, apporte sa nuance. Elle n'est pas si mauvaise que ça, la Magpie, laisse-t-il entendre avec un sourire après avoir dessalé de façon spectaculaire dans le rapide du «saxophone».

«J'étais dans le ?gros jus?[un courant très fort], mais elle [la rivière] m'a encore eu», dit-il d'un rapide avec lequel il s'est «colletaillé» à quelques reprises, au fil des ans. «C'est juste le fun. Si tu tombes à l'eau, elle te flushe aussitôt», en t'éjectant hors des remous.

Pas si mauvaise que ça, mais certainement impossible à descendre par des néophytes. Pas méchante. Mais il faut voir, à chaque succession de gros rapides, chacun des membres de l'expédition, jusqu'au plus expérimenté, débarquer de son embarcation, balayer du regard les courants et s'assurer de quelle humeur est la rivière. S'il est une chose que la Magpie commande, c'est bien le respect.

Elle ne mord pas en capricieuse

Il n'a fallu qu'un lancer pour se convaincre que la Magpie, c'est aussi une rivière pour pêcheurs.

Un lancer dans la veine d'eau qui se précipite hors du rapide où nous avons pris notre premier repas et une belle grosse truite d'une livre - non, ce n'est pas une histoire de pêche - a été ramenée sur le cap de roche.

Bien entendu, ce n'est pas une excursion pour ça. C'est une expédition d'eau vive.

C'est en dilettante que les poissons sont capturés, des spécimens à la peau très noire, à la chair rosée. Malgré cette pêche par intermittence, il y a de la truite - une trentaine probablement, au total - aux déjeuners.

Autre constatation, les amants de la pagaie sont aussi amants de la pêche. Une demi-douzaine des participants ont débarqué sur la rivière avec leur canne rétractable, leur moulinet et quelques «gréements».

Dernière observation, le ministère québécois de la Faune n'a pas la moindre idée du nombre de salmonidés qui sont capturés

sur la Magpie. Cours d'eau sans accès par chemin forestier, le poisson se mange sur place et ne fraye pas dans les statistiques

gouvernementales.

S'amuser, c'est de l'ouvrage

Deux portages de la mort. C'est ce qui attend les membres de l'expédition, lorsqu'ils sortent de la Magpie.

De loin, les plus longs contournements d'obstacles de toute la sortie en eau vive. Obligatoires, si on tient à la vie. Le cours d'eau tumultueux se fait lac avant de débouler dans une cascade terrible.

Pour éviter la chute, il faut porter tout l'équipement, sur le dos ou à bout de bras, sur plus d'un kilomètre et demi. Deux sentiers consécutifs, à monter et descendre, dans les cailloux et les racines, parfois sur un sol vaseux où l'on s'enfonce jusqu'aux chevilles.

L'équipement, ce sont les quatre kayaks, les trois canots, les trois rafts, une douzaine de barils étanches et autant de «sacs au sec» dans lesquels tentes, vêtements, nourriture et autres babioles pour une «expé» de 15 personnes sont tenus à l'abri de l'eau. C'est sans compter la scie à chaîne.

«Il en faut de l'équipement», philosophe Pierre Lévesque, docteur ès canot, en gonflant le raft. Et il ne faut pas oublier que c'est la Côte-Nord, pays rugueux.

La veille de s'élancer sur le cours d'eau, l'hélicoptère d'André Rail - pêcheur de crabes de son métier - a amené la moitié du bagage et des participants au lac Magpie. Il fait cinq degrés Celsius, il vente du nord et, planté dehors, à voir manoeuvrer l'hélico, il est raisonnable de se poser des questions sur la santé mentale des participants.

Pourquoi se donner tant de trouble? «C'est une manière de se dépasser, laisse tomber Pierre Lévesque. L'eau froide, les moustiques [heureusement, il n'y en a pas à ce temps-ci de l'année], c'est tellement secondaire.»

C'est sûrement un état d'esprit que partage tout mordu de plein air. Sur la Magpie, il y a eu une seule journée de plein soleil; il a plu, il a fallu à l'occasion enfiler, au matin, des wet-suits qui portaient bien leur nom.

Mais Dieu! que c'est beau, cette rivière. Glisser sur le fil d'une eau noire qui devient lisse, lisse, lisse avant de se troubler et de devenir blanche dans un rapide agité...

Le lever de soleil, au deuxième matin, sur une rivière qui est peut-être fréquentée par 100 personnes par année, au maximum, récompense de tous les désagréments.

Pierre Lévesque est un «p'tit gars» de Montréal que la vie a mis en contact avec la nature sauvage lorsqu'il était adolescent. «C'est ma liberté à moi. Sentir l'eau couler...»

Le roi de la rivière

Dans la hiérarchie de l'eau vive, le canot trône tout en haut. C'est le roi de la rivière.

Sur la Magpie, les trois canots enfilent les rapides, contournent les obstacles, se blottissent d'un contre-courant à l'autre. Des canots de rivière, avec des ballons à chaque extrémité pour un maximum de flottaison.

En approchant le rapide, le canoteur se redresse pour distinguer la veine d'eau et reconnaître le passage. De vigoureux coups de pagaie, des manoeuvres, en rappel ou autrement, et le voilà qui s'engage.

Parfois, l'espace d'un instant, on a l'impression que le canot vole sur la vague. Moment de grâce. Ce n'est pas seulement d'une grande beauté. C'est d'une grande noblesse. Pas étonnant que le dramaturge Robert Lepage ait imaginé un ballet pour embarcation de ce type.

«Des artistes des vagues», s'émerveille Charles Kavanagh qui manoeuvre seul un des deux pneumatiques, munis de rames, servant à transporter de l'équipement.

Les canots n'ont pas le comportement spectaculaire des kayaks qui foncent dans d'impressionnantes coulées d'eau. Des lames blanches d'où les kayakistes ressortent comme des bouchons de liège sur l'eau.

Mais les kayakistes, quel que soit leur âge, c'est un peu des adolescents au camp de vacances. Ça court partout sur la rivière, ça s'amuse du moindre et du plus gros rapide, ça galope d'un bord à l'autre, ça ne s'arrête jamais, c'est devant et c'est après tout le monde.

Le raft, c'est autre chose. Un gros pneumatique qui roule, élégant comme un autobus, sur la voie d'eau. Très amusant, archi-sécuritaire, si on prend ses précautions, qu'on «lit» bien la rivière et qu'on saute les obstacles trop périlleux.

Le canot, une tradition

Le canot, lui, affecte un air de dignité. Il transporte depuis longtemps une tradition, laisse tomber Étienne d'Hauterive, qui aurait préféré ne pas descendre la Magpie sur un raft qui le coupe des sensations de la rivière.

Pierre Lévesque aime tout autant la Magpie que son embarcation. «Le canot a un historique. C'était le moyen de locomotion des

Indiens.»

Et il n'envie en rien les cabrioles des kayaks. «Moi, je suis un technicien. C'est des lignes différentes» pour passer rapides et seuils. Et le canot, «c'est l'autonomie. Je peux partir le nombre de jours que je veux avec mes barils» qui préservent nourriture, vêtements et équipement.

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