Le château de Noëlla

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Daniel Gélinas, directeur général du Festival d'été de Québec (collaboration spéciale)
Le Soleil

(Québec) C'est Noël. Le temps des retrouvailles, des festivités et des cadeaux. Voici le vôtre, celui que Le Soleil vous offre: un texte inédit signé par Daniel Gélinas, le grand patron du Festival d'été international de Québec.

 

 

 

 

 

 

 

Si l'actualité apporte son lot de mauvaises nouvelles tout au long de l'année, je vous invite à faire une pause et à prendre un moment pour lire ce texte. À vous tous, lecteurs et annonceurs, un Noël agréable et heureux.

 

 

 

 

 

 

 

Claude Gagnon
Président et éditeur du Soleil
Vice-président exécutif
Journaux régionaux Gesca

 

 

 

 

 

 

 

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Daniel Gélinas... - image 1.0

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Daniel Gélinas

25 décembre 1937, 0h05

Minuit, chrétien... La chorale du village de Sainte-Ursule s'en donne à coeur joie. Trois mois de répétitions, les plus belles voix du village s'égosillent dans le jubé. Pleine à craquer, la belle église de Sainte-Ursule. Les pierres extérieures suintent comme jamais. La chaleur intérieure est si contrastante avec le - 28 degrés du dehors. L'église est devenue un immense four.

Toutes les familles y sont, le gros Elzéor dort déjà, Donat sent toujours la pipe, amicalement appelé «Donat à pipe», le beau Roger est déjà éméché, mais n'a pas oublié son flacon pour tenir le coup. Tout ce beau monde baigne dans les odeurs diverses, l'étable, l'encens, le tabac, le cheval, la tourtière...

Pendant que la grande procession, avec à sa tête le curé, se dirige par le centre vers le choeur de l'église... «Continuez à pousser, Marie... Ça va bien», s'exclame la sage-femme du village. Marie est sur le point d'accoucher de son cinquième enfant. Le bon Joseph, pour sa part, fait les cent pas. Il souhaite que la Providence soit de son bord en lui offrant un rejeton en santé.

0h40

La messe de minuit, aussi appelée la messe des anges, se poursuit à grands coups de: «le Christ est né», «le Créateur du ciel et de la terre», «Né de Dieu, lumière, né de la lumière» et de «Je crois en l'Esprit saint». Nous sommes dans l'apothéose de la messe des messes de l'année. C'est le spécial, le greatest hit de l'année. Tout le monde est vêtu de ses plus beaux atours, le nombre d'enfants de choeur est doublé, les solistes vedettes sont toutes présentes, le choeur paroissial est au grand complet. On utilise la réserve spéciale d'encens et on sort le meilleur vin pour l'Eucharistie. À l'ère du duplessisme, le show de l'année, c'est la messe de minuit, à n'en pas douter.

0h50

«Ça y est, Marie, vous l'avez, c'est une fille. Elle est belle et elle a tous ses petits membres, ses petits orteils, ses petits doigts... Elle est merveilleuse. Marie, vous avez accouché d'une belle petite fille en pleine messe de minuit. Avez-vous idée de cette merveilleuse coïncidence? C'est Joseph qui va être content. Je vais le chercher tout de suite.»

Joseph s'avance lentement dans la chambre, la belle petite est déjà dans les bras de sa mère, tout enveloppée. Joseph est heureux, une nouvelle arrivée: «C'est le curé qui va être content, nous avons donné la vie durant la messe des messes.»

Un ange est né à Sainte-Ursule, d'un père prénommé Joseph, d'une mère prénommée Marie. Comment auraient-ils pu l'appeler autrement que Noëlla!

Pendant ce temps à l'église, «Jésus se donne à nous... Ceci est mon corps... Ceci est mon sang livré pour vous...», récite le curé. Tous les fidèles se rassemblent alors en file indienne afin de recevoir l'hostie des hosties, celle de Noël.

La cérémonie est terminée. Tous les habitants du village se dirigent vers leur chaumière, à pied, en carriole, en gros char. La nuit est pétante de fret, une brume blanche sort des narines des gens et des chevaux.

Au même moment, une douce brise se lève, faisant virevolter les flocons cristallins comme des lucioles. Les rares lumières le long de la route semblent vouloir s'élever vers le ciel, comme une offrande. Une force lointaine cherche à se procurer l'aura de la nouvelle venue. La sentir, la palper, se connecter pour une communication divine. Le ciel cherche Noëlla.

Tous les habitants du village, pour un instant, se sont sentis soulevés par cette brise inusitée et chaude pour le coeur.

Chez les Lessard, c'est la joie du nouveau-né. Elle s'appellera Noëlla, sera baptisée demain matin et on fêtera, dorénavant, son anniversaire dans la gloire de la naissance du Christ.

Au cours des années qui suivent, la petite Noëlla parcourt la vie avec joie. Elle n'est pas vraiment différente des autres. Enfin, c'est ce que tout le monde croit, mais elle a un don. Ce don, il est profondément ancré en elle. Elle voit des choses que les autres ne voient pas, c'est le don du coeur. Elle fait des choses que les autres font rarement. Elle est d'une incroyable générosité.

À l'école comme à la maison, Noëlla donne. Elle donne de son temps, elle aide, elle est animée d'un abandon naturel vers son prochain. Elle ne demande jamais rien en retour, comme si son destin était déjà tracé. Elle doit aider.

Les années passent et les Noëls défilent. L'anniversaire du Christ est beaucoup plus important que le sien, tous s'activent à organiser la fête, mais son anniversaire est très souvent oublié ou peu souligné. Dans le brouhaha de la messe de minuit, du réveillon, des échanges de cadeaux, on entend «Bonne fête, Noëlla» de la part de Marie et de Joseph, mais sans plus. Un cadeau, oui bien sûr, comme pour tous les autres. Dans son for intérieur, Noëlla n'a aucun ressentiment, elle est heureuse de voir toute la famille s'amuser, rire, fêter. Elle est pleinement rassasiée de ce bonheur partagé.

Et à chaque Noël, à la sortie de la messe de minuit de Sainte-Ursule, la brise montre toujours la voie vers le ciel, emportant neige, lumières et esprits. Le ciel rend compte de sa relation privilégiée avec Noëlla.

Au tournant de la vingtaine, elle rencontre un homme à qui elle offre deux enfants charmants. Noëlla a une mission. Elle a un don, servir les siens. Malgré la pauvreté, elle se donne afin d'élever ses enfants dans les meilleures conditions. Elle soutient son homme dans ses travaux. Elle travaille de ses bras, comme un homme. Elle passe des nuits à nettoyer, à cirer, à faire à manger. Elle nourrit son destin, elle ne sait pas pourquoi, mais elle est heureuse.

Ses enfants quittent le foyer. Noëlla vieillit. Plus les années avancent et les Noëls se succèdent, plus la brise aspire vers le ciel les trésors enfouis dans la mémoire, les rêves et les mots de Noëlla, même les mots d'amour qui lui étaient si familiers. Au ciel, les forces lointaines accumulent tous ces trésors, comme un bouquet de richesses. Ils servent à construire le château de Noëlla, dont chacune des pierres est marquée de ses mots. Ce sera le plus beau.

Noëlla est toujours parmi nous, mais elle sait que ses mots et son esprit s'envolent vers le ciel et qu'un jour elle retrouvera tous ses mots dans ce château construit pour elle et pour tous les siens qui la rejoindront. Marie et Joseph y logent déjà et y rangent tous les jours les mots oubliés de Noëlla. Ils sont aux anges.

Si vous passez par Sainte-Ursule en ce Noël 2012, n'oubliez pas, à la sortie de la messe de minuit, de sentir la douce brise qui aspire les bontés de cette terre vers le ciel pour y construire des châteaux.

*** Ce conte se veut un hommage aux gens et aux familles qui vivent la maladie d'Alzheimer et un hommage tout particulier à ma belle-maman, un ange parmi tant d'autres.

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