Le tourment des «entendeurs de voix»

La psychoéducatrice Brigitte Soucy (à droite) et la... (Photothèque Le Soleil, Steve Deschênes)

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La psychoéducatrice Brigitte Soucy (à droite) et la psychologue Myreille Saint-Onge ont rédigé un guide d'animation et de formation de groupes pour aider les personnes qui ont des hallucinations auditives, comme Caroline Thibault (à gauche), à mieux vivre avec les voix.

Photothèque Le Soleil, Steve Deschênes

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(Québec) «Ça fait deux ans que je ne me suis pas automutilée ou je n'ai pas fait une tentative de suicide.»

Ces propos de Caroline Thibault, pour le moins saisissants, montrent tout le désarroi de cette mère de famille aux prises avec des hallucinations auditives depuis plusieurs années.

Elle entend ou entendait la voix d'un «bonhomme» comme s'il était à côté d'elle mais qui, en réalité, n'existe pas. Mais n'allez surtout pas lui dire que ce n'est pas vrai.

«Mon médecin me disait que c'était pas vrai mais, pour moi, il était vrai. J'étais capable d'y toucher. Ç'a duré plusieurs années. En 2010, j'ai fait un délirium. J'ai été hospitalisée. J'ai dit que j'entendais une voix. Ça a été pire. J'étais coincée, je n'étais plus capable de bouger, de prendre ma médication, de sortir de ma chambre. Je ne m'aimais plus. Je ne me regardais plus. C'était l'enfer», raconte-t-elle au Soleil.

Les traitements à l'hôpital et la médication n'ont pas permis de faire disparaître la voix de «son bonhomme» qui, bien souvent, la dénigrait. «Il me disait que j'étais pas fine, que mes enfants allaient mourir. Il m'envoyait dans le garde-robe», dit-elle.

Il y a un peu plus d'un an, les tourments de Caroline se sont estompés tranquillement quand elle a commencé à fréquenter un groupe qu'on appelle «les entendeurs de voix». Il s'agit en quelque sorte d'une thérapie de groupe où des personnes qui ont des hallucinations auditives échangent, une fois par semaine, sur leur problème et les façons d'y remédier.

Depuis quelques années, ce service est offert par l'organisme communautaire Le Pavois de Québec qui s'occupe de personnes avec des problèmes de santé mentale. En 2010, l'organisme s'est vu décerner une mention d'honneur par le ministère de la Santé et des Services sociaux pour cette initiative.

Bien qu'elle ait des hallucinations auditives, Caroline Thibault n'a pas eu un diagnostic de schizophrénie. La plupart des schizophrènes ont de telles hallucinations. Un des critères pour déterminer si une personne souffre de schizophrénie est son incapacité à fonctionner normalement pendant plusieurs mois.

«On sait depuis longtemps que bien des gens atteints de schizophrénie ou qui ont des troubles dissociatifs avec de multiples personnalités entendent des voix. Mais au cours des dernières années, on a découvert par les recherches d'un psychiatre des Pays-Bas qu'une partie des personnes qui entendent des voix n'ont pas de problèmes psychiatriques», a expliqué Myreille Saint-Onge, psychologue et professeure à l'École de service social de l'Université Laval.

Avec la psychoéducatrice Brigitte Soucy, Mme Saint-Onge a rédigé un guide d'animation et de formation de groupes pour aider les personnes qui ont des hallucinations auditives à mieux vivre avec les voix.

Grande détresse

Selon la professeure, les gens qui entendent des voix vivent souvent une grande détresse. «Si tu dis que tu entends des voix bizarres, on va dire que tu es bizarre. Donc, on n'en parle pas de peur de se faire enfermer. C'est un sujet tabou», a-t-elle dit.

«Ces personnes sont terrifiées parce qu'elles entendent des voix. Vous vous ramassez dans le coin et vous obéissez. La voix peut dire : "si tu le dis, je te tue". Ça rajoute à la peur que la personne a déjà. Les réunions de groupe amènent à déconstruire cette peur et d'être calme devant les voix», a-t-elle ajouté.

Elle déplore qu'on résume le phénomène des hallucinations auditives à des voix mandatoires ou des ordres de tuer. «La majorité des voix ne sont pas mandatoires. Elles peuvent être prédicatrices, conseillères, amicales, injurieuses. On commence à décortiquer les fonctions des voix», a dit Mme Saint-Onge.

On estime qu'environ 4 % des gens entendent des voix de façon régulière. Les personnes qui entendent des voix moins souvent sont plus nombreuses. «Selon des études, 70 % de ces personnes ont vécu un traumatisme important. Les voix seraient une réaction pour se protéger. Ce serait un mécanisme de défense», a avancé Brigitte Soucy.

Un phénomène réel, selon un psychiatre

Non sans quelques bémols, le psychiatre Marc-André Roy prête foi à la possibilité que des gens aient des hallucinations auditives sans pour autant avoir été diagnostiqués schizophrènes.

«J'ai accueilli ça avec beaucoup de scepticisme. C'est très récemment que je me suis convaincu de la véracité de ce phénomène. C'est un domaine de recherche très sérieux. Il y a un phénomène réel de gens qui entendent des voix», a affirmé le médecin.

Le Dr Roy est chef de service au programme des troubles psychotiques au centre Robert-Giffard (Institut universitaire en santé mentale de Québec). Il est également professeur à la Faculté de médecine à l'Université Laval et un des directeurs du Centre de recherche de l'Institut.

«Les études récentes que j'ai lues montrent qu'effectivement, on en arrive à la conclusion que ces personnes n'ont pas de schizophrénie après avoir passé des entrevues diagnostiques rigoureuses, mais elles présentent certaines manifestations qui ressemblent à de la schizophrénie», a-t-il nuancé.

Il a souligné qu'un diagnostic de schizophrénie est posé lorsque la personne a un problème de fonctionnement, que la performance au travail est altérée et qu'il y a une souffrance importante pendant une période de six mois.

Traumatismes

Le médecin est d'avis qu'il y a un lien entre des traumatismes et le fait d'entendre des voix comme il y a un lien, selon plusieurs études, entre la psychose et les traumatismes vécus dans l'enfance.

Il est également possible que des gens continuent d'avoir des hallucinations auditives après avoir été traités en psychiatrie. «Même avec les traitements les plus efficaces, il y a des situations où ça va persister. Je comprends que les gens puissent faire le choix de dire que les médicaments, c'est assez et que je vais essayer de travailler psychologiquement. C'est tout à fait légitime comme choix», a dit le psychiatre.

«On pourrait enlever complètement les hallucinations auditives avec un médicament, mais il y aurait tellement d'effets indésirables que les gens aiment autant rester avec un peu d'hallucinations et de vivre. Il y a des choix à faire», a-t-il poursuivi.

Le Dr Roy n'en reconnaît pas moins l'utilité de la thérapie de groupes au Pavois. «Se retrouver là-bas dans une ambiance agréable, j'ai bien de la misère à être contre ça.»

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