L'histoire a commencé le 21 décembre lorsqu'en marchant sur la terre familiale, Pierre Sioui- Trudel a aperçu une ombre dans un champ. En s'approchant, il a constaté qu'il s'agissait d'un pygargue à tête blanche immature. L'oiseau était au sol, faible, et ne cherchait même pas à fuir.
Il ne tenait pas sur ses pattes, son cou n'avait plus la force de supporter sa tête et s'il essayait de se relever, il tombait à la renverse. Cela faisait probablement un bon moment qu'il était là, puisque sur une vingtaine de mètres carrés de terrain, la neige était tapée et recouverte de fientes de couleur verdâtre.
Pierre a pris une couverture, a capturé l'oiseau et l'a ramené à la maison. Dans les jours qui ont suivi, Pierre, son frère Henri-Paul et d'autres membres de la famille ont tout fait pour sauver l'oiseau. Il a d'abord été placé dans le sous-sol de la maison, à la chaleur et surtout à l'abri des prédateurs. On a essayé de le nourrir de bien des façons. On lui a d'abord présenté du tartare de saumon, il ne l'a pas mangé. Ensuite, ç'a été du tartare de truite, pas plus de succès.
Finalement, c'est en lui mettant dans le bec un oeuf battu et en lui donnant de l'eau sucrée que l'oiseau a commencé à se nourrir et à reprendre un peu de forces. On lui trempait aussi le bec dans de l'eau froide, ce qui semblait le stimuler chaque fois.
Le lendemain, le pygargue arrivait à se tenir sur ses pattes. L'oiseau a été gardé dans le sous-sol des Sioui-Trudel durant quelques jours.
Après, la famille a pris contact avec le Service canadien de la faune, qui lui a suggéré d'entrer en communication avec les dirigeants de ses bureaux à Saint-Raymond-de-Portneuf. La période des Fêtes en étant une de congé, ce n'est que le lendemain de Noël que les agents de conservation sont entrés en communication avec la famille.
Dans une entrevue téléphonique, Henri-Paul Sioui-Trudel raconte que le fait de mettre l'oiseau à l'abri lui a sans doute sauvé la vie. Lorsqu'ils l'ont trouvé, l'oiseau souffrait certainement d'hypothermie : il frissonnait.
Pour lui, la découverte de ce pygargue à tête blanche est un véritable signe. L'oiseau symbolise l'énergie qui a été apportée en cette période de festivités à la famille. «C'est une belle histoire de Noël», conclut-il.
La suite
Les agents de la faune de Saint-Raymond sont venus cueillir l'oiseau le 26 décembre et l'ont dirigé vers Québec, où il a été confié au Dr Robert Patenaude. Ce dernier a procédé à un examen sommaire du jeune pygargue afin de s'assurer qu'il n'avait aucune fracture apparente. Il lui a présenté quelques souris pour le nourrir, mais l'oiseau en a à peine mangé. Ensuite, il a fait des démarches pour diriger l'oiseau vers la Clinique des oiseaux de proie de Saint-Hyacinthe.
Il y avait cependant un problème : le transporteur officiel de la Clinique, Purolator, n'était pas disponible avant plusieurs jours.
Finalement, le Dr Patenaude est entré en communication avec moi pour savoir si j'avais le temps de transporter l'oiseau à Saint-Hyacinthe, ce que j'ai fait dans les minutes suivantes. C'était le 27 décembre.
L'oiseau était placé dans une boîte spécialement conçue pour le transport d'oiseaux blessés. Durant tout le trajet, qui a duré un peu plus de deux heures, l'oiseau était pas mal agité, frappant les parois de la boîte avec son bec et lançant des cris.
Quand je suis arrivé à la Clinique des oiseaux de proie, la vétérinaire de garde, la Dre Marie-Cécile Desenclos, et l'étudiante en médecine vétérinaire Mélanie Laquerre ont pris l'oiseau en charge et lui ont fait un examen approfondi. On l'a ausculté du bout du bec à l'extrémité de la queue, question de voir s'il avait des fractures. On a en même temps effectué des prélèvements sanguins qui par la suite ont révélé une forte intoxication au plomb. L'oiseau présentait également une glycémie élevée qui pourrait s'expliquer par le fait qu'on lui avait fait boire de l'eau sucrée.
Le 1er janvier, quand j'ai parlé à la Dre Desenclos, elle disait que l'oiseau était toujours un peu faible, mais qu'il allait quand même très bien. Il s'était même payé quelques souris pour le déjeuner, ce qui est bon signe.
Le jour même, je rejoignais le Dr Guy Fitzgerald, le grand patron de la Clinique des oiseaux de proie. Ce dernier m'expliquait que l'oiseau était sous traitement pour une période de trois semaines à un mois. Avec un oiseau comme le pygargue, très vulnérable au plomb, on doit traiter le sang, les muscles et les os. C'est pour ça que le traitement est si long.
Selon le Dr Fitzgerald, il suffit d'une infime quantité de plomb pour tuer un pygargue. Et en ce qui concerne notre immature intoxiqué, il a sans doute mangé du plomb dans la chaîne alimentaire. Il a peut-être mangé les restes d'un orignal mort qui contenaient du plomb ou mangé un poisson dans lequel pouvait se trouver une pesée de plomb comme celles qu'utilisent les pêcheurs.
Peu importe comment c'est arrivé, il était voué à une mort certaine si les Sioui-Trudel n'étaient pas intervenus.
Une demande
La famille a mis beaucoup d'efforts pour sauver la vie du pygargue à tête blanche. Son plus grand souhait maintenant, c'est que l'oiseau puisse être remis en liberté, pas n'importe où, mais sur le territoire où on l'a trouvé.
La demande a été faite au Dr Guy Fitzgerald, qui m'assure que si la chose est possible, il fera tout en son pouvoir pour exaucer le voeu des Hurons-Wendat. Il y a cependant des embûches.
Quand on transporte un animal blessé vers la Clinique, généralement, l'oiseau est relativement calme. Il est souvent faible, épuisé, donc il réagit très peu au transport. Quand il a retrouvé la pleine forme et qu'il est temps de le remettre en liberté, c'est une tout autre histoire. Souvent, l'oiseau devient très agité dans le transport et s'inflige de sérieuses blessures. C'est pour ça que, maintenant, on remet les oiseaux en liberté dans un périmètre assez rapproché.
Le Dr Fitzgerald est parfaitement conscient de l'importance de l'aigle à tête blanche pour la nation huronne et il fera tout ce qu'il peut pour qu'il leur soit rendu. Tout dépendra du comportement de l'oiseau après guérison, si guérison il y a. Il reste encore beaucoup de temps avant qu'on ne soit rendu là.