Qui a tordu l'Acadie?

Les cônes de percussion sont des motifs striés... (WikiCommons)

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Les cônes de percussion sont des motifs striés que seuls des impacts littéralement cataclysmiques peuvent imprimer dans la roche. Sur cette photo, un exemple de ces cônes trouvé dans l'astroblème de Charlevoix.

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(Québec) «Plusieurs impacts de météorites sont visibles à la surface de la Terre, comme le cratère de la Manicouagan. Mais je me demandais s'il est répertorié que la péninsule acadienne en est un aussi. En regardant sur une carte, il me semble que la question se pose», demande André Trudel.

Il s'agit effectivement d'une interrogation très légitime, et la preuve en est que M. Trudel est loin d'être le premier à la soulever. Les côtes du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse ont clairement une forme d'arc de cercle - surtout si on y ajoute la côte ouest de l'île du Cap Breton, voir la carte ci-contre -, en plein comme en laisserait une grosse météorite si elle était tombée là. En outre, l'Île-du-Prince-Édouard suit elle aussi le même genre de courbe, qui plus est de façon concentrique avec la côte acadienne, et il existe plusieurs cas connus de «cratères multiples» autour du globe. Et puis, une grande partie des cratères d'impact ont une remontée centrale pour laquelle les Îles-de-la-Madeleine feraient un excellent candidat - elles sont un brin excentrées, certes, mais les vieux cratères sont souvent déformés par la dérive des continents.

Alors avec toutes ces formes concordantes, cette partie du golfe du Saint-Laurent doit bien être un cratère, non? Eh bien non. Il est même pratiquement impossible que c'en soit un.

Car si les arcs de cercle sont un indice montrant qu'une structure géologique a peut-être une origine météoritique, il faut savoir qu'ils sont assez courants dans le monde et qu'il existe d'autres procédés que des impacts qui peuvent imprimer ce genre de forme sur le «plancher des vaches». Comme me l'expliquait récemment le géologue retraité de l'Université McGill Andrew Hynes, c'est souvent lié à la forme sphérique de la Terre. Si on appuie sur une balle de ping-pong avec son pouce, la déformation qu'on y causera sera circulaire. Et de la même manière, il y a bien des endroits où de grandes masses rocheuses, comme des chaînes de montagnes, «pèsent» ou ont pesé sur la croûte terrestre et ont laissé des arcs de cercle derrière elles.

L'arc de Nastapoka, sur la rive est de la baie d'Hudson, en est un excellent exemple : c'est un arc de cercle pratiquement parfait, mais la plupart des géologues sont convaincus qu'il ne s'agit pas d'un bout de cratère, car hormis les formes circulaires, les impacts majeurs laissent d'autres signes patents derrière eux, et on n'en a trouvé aucun jusqu'à maintenant dans ce secteur. L'hypothèse la plus souvent retenue pour expliquer la forme circulaire de cette baie est que, quelque part dans le passé, une grosse masse a dû se trouver dans ce qui est maintenant le centre de la baie d'Hudson, a déformé la croûte terrestre et laissé l'arc de Nastapoka.

J'ignore si c'est le même phénomène qui a donné sa forme à la côte acadienne - cela peut aussi être un simple effet du hasard -, mais, dans son cas aussi, on peut rejeter la possibilité d'une origine météoritique. Une des preuves les plus probantes qu'une météorite est tombée quelque part est ce que les géologues appellent des cônes de percussion, c'est-à-dire des motifs striés en forme de cônes «en cascade» qui sont imprimés dans la roche par un choc extrêmement violent. C'est probablement le signe le plus convaincant d'un impact météoritique parce que, à part les bolides spatiaux percutant le sol à 10 ou 20 km/s, seules les explosions nucléaires génèrent des forces assez grandes pour en produire. Mais on n'en a jamais trouvé ni dans l'arc de Nastapoka ni dans la péninsule acadienne.

Les formations géologiques en arc de cercle sont... (WikiCommons) - image 2.0

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Les formations géologiques en arc de cercle sont un indice disant qu'il y a peut-être eu un impact météoritique à un endroit donné, mais ce n'est pas une preuve. En font foi deux beaux arcs qui ne sont pas des cratères d'impact, soit l'Arc de Nastapoka (gauche) et la péninsule acadienne (droite).

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En fait, dit le géologue Steven Dutch, de l'Université du Wisconsin - qui a consacré une page de son site web aux «non impacts» -, dans le cas des Maritimes, on a d'excellentes raisons de croire qu'aucun météorite de grande envergure n'est jamais tombé là. En plus des cônes de choc, les météorites qui creusent des cratères majeurs (et l'Acadie serait un des plus gros du monde) fissurent profondément la croûte terrestre et provoquent systématiquement des remontées de magma. Si c'était là l'explication de la forme de la côte acadienne, on s'attendrait donc à y trouver beaucoup de roches ignées, mais ce n'est pas le cas : il n'y a pratiquement que des roches sédimentaires (soit des sédiments qui se sont déposés profondément dans l'océan, où la pression et le temps les ont transformés en roche solide) dans ce secteur.

En outre, leur disposition suggère très, très fortement qu'elles n'ont jamais subi de dérangement majeur. «À toutes fins utiles, les roches sédimentaires reposent à l'horizontale lors de leur formation», m'a écrit M. Dutch lors d'un échange de courriels, et celles dont on parle sont encore bien à plat. La côte du Nouveau-Brunswick est faite de roches dites «pennsylvaniennes», en référence à la période géologique pendant laquelle elles se sont formées (il y a entre 323 et 299 millions d'années). Sur l'Île-de-Prince-Édouard, les roches datent de la période suivante, dite «permienne» (299-252 millions d'années) et reposent encore sagement sur la couche pennsylavienne, exactement comme lorsqu'elles se sont formées.

Il va sans dire qu'une grosse météorite aurait complètement chamboulé cette belle stratification. Mais comme elle semble à peu près intacte, il faut conclure que ladite météorite n'a jamais existé...

  • Autre source 
Steven Dutch, «Non Impact Sites», Planetary Geology Slides, Université du Wisconsin à Green Bay, 2009, goo.gl/fsp9B7

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