Les dommages collatéraux de la dépression

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(Québec) CHRONIQUE / «Je suis en train de me remettre d'une dépression et je me demandais: quels sont les effets d'une dépression sur les capacités cognitives? J'ai des fois l'impression que les mots et les phrases ne me viennent plus aussi facilement qu'avant. [...] J'ai des problèmes de mémoire et de concentration. C'est moins pire maintenant, mais, lors d'un retour au travail trop hâtif [et raté] récemment, je ressentais clairement un manque de vivacité intellectuelle. Je me sentais à côté de la plaque et j'oubliais des choses simples comme des noms de collègues. Est-ce lié à la médication (Rivotril) ou à un trauma psychique?», demande Marc (nom fictif), de Québec.

En fait, tant la médication que la dépression majeure peuvent affecter l'esprit de cette manière. Le médicament cité par notre lecteur est souvent utilisé pour calmer l'anxiété et peut, parmi une longue liste d'effets secondaires possibles qui varient d'une personne à l'autre, causer une certaine fatigue ainsi que des problèmes de concentration et/ou de mémoire. Peut-être est-ce là ce qui empêche Marc de penser aussi clairement qu'il le fait d'habitude. (Transparence totale: il s'agit d'un ami personnel. Je ne réponds jamais aux questions de mon entourage dans cette rubrique, mais je fais aujourd'hui une exception parce que je ne reçois presque jamais de questions sur les troubles psychiques et que c'est aujourd'hui que s'achève, justement, la Semaine nationale de la santé mentale.)

Mais la dépression majeure elle-même est connue pour embrouiller l'esprit. Non seulement les gens dépressifs perdent-ils presque tout intérêt pour quoi que ce soit et ressentent-ils, durablement et sans égard aux circonstances, de la tristesse ou de la culpabilité, mais, en plus, ils éprouvent (souvent) des difficultés de concentration, des troubles de la mémoire, etc. Ces «dommages collatéraux», pour ainsi dire, sont des symptômes communs de la dépression qui ont été documentés dans bien des études. Un exemple parmi bien d'autres: en 2006, une équipe de chercheurs italiens en psychiatrie a soumis une cinquantaine de patients hospitalisés pour une dépression au même médicament antidépresseur; après quatre semaines, ils leur ont fait passer un test d'intelligence et les patients qui avaient bien «répondu» au traitement (leurs symptômes s'étaient sensiblement améliorés) ont obtenu des scores de QI de 11 points supérieurs à ceux pour qui le traitement n'avait pas fonctionné (86 c. 97 en moyenne).

Sans présumer de ce qui a pu causer les problèmes cognitifs de Marc, donc, son impression de «manquer de vivacité intellectuelle» n'a rien n'étonnant ni d'anormal pour quelqu'un dans sa situation.

Dans la tête d'un déprimé

Maintenant, par quels mécanismes la dépression peut-elle agir à la fois sur l'humeur et sur la cognition? Voilà une question à laquelle il est assez difficile de répondre, malheureusement. Les causes de la dépression majeure sont multiples encore passablement débattues. En outre, la dépression affecte plusieurs parties différentes du cerveau à la fois et peut prendre plusieurs formes différentes - bref, il n'y a pas de réponse courte, simple et qui vaille pour tout le monde, ici. Mais donnons tout de même, à titre illustratif, un ou deux exemples de ce qui peut se passer dans la tête d'un déprimé pour lui causer des symptômes que ceux que notre Marc rapporte...

D'après le magnifique site Le cerveau à tous les niveaux, de l'Université McGill - j'insiste : c'est un site in-con-tour-na-ble -, la dépression majeure entraîne une baisse générale de l'activité du cerveau. Ce n'est pas égal partout, notons-le, et il y a même des zones qui deviennent hyperactives, mais la règle générale est que le cerveau «ralentit», pour ainsi dire. Avoir l'impression de manquer de vivacité intellectuelle n'est donc sans doute pas surprenant, dans ces conditions.

Parmi les zones qui s'activent anormalement, l'on trouve la partie avant du «cortex cingulaire», une «couche» du cerveau située entre les parties profondes et instinctives qui régissent les émotions et l'inconscient, et les parties plus superficielles qui s'occupent des tâches conscientes comme le raisonnement et le contrôle des émotions. Le fait que cette partie du cortex soit activée a pour résultat de concentrer l'attention sur certaines choses - souvent négatives, comme la douleur, chez les gens dépressifs.

Dernier exemple : au coeur du cerveau, une zone nommée hippocampe joue un rôle dans la formation de nouveaux souvenirs, plus précisément ceux de la «mémoire explicite» - tout souvenir qui peut s'exprimer en mots, par opposition à la mémoire implicite, qui comprend les conditionnements émotifs, les doigts d'un musicien qui «se souviennent» d'une pièce, etc. L'hippocampe est responsable de la mémoire à court terme; les souvenirs appelés à persister plus longtemps sont ensuite transférés vers d'autres parties du cerveau.

Or, les neurones de l'hippocampe comptent beaucoup plus de récepteurs sensibles à des hormones de stress que les autres, et il a été démontré qu'un stress prolongé peut atrophier l'hippocampe, ce qui rend la formation de nouveaux souvenirs «explicites» plus difficile. Et comme le stress intense et soutenu est un déclencheur fréquent de la dépression majeure, les gens déprimés peuvent avoir des problèmes de mémoire - même si, dans ce cas-ci, la dépression n'est pas directement en cause.

Sources:

Paul R. Albert et Chawki Benkelfat. «The neurobiology of depression : revisiting the serotonin hypothesis. II. Genetic, epigenetic and clinical studies», Philosophical Transaction of the Royal Society - Biological Sciences, 2012, goo.gl/UoZdXx

Laura Mandelli et al. «Improvement of cognitive functioning in mood disorder patients with depressive symptomatic recovery during treatment: An exploratory analysis», Psychiatry and Clinical Neurosciences, 2006, goo.gl/eDNc1N

Bruno Dubuc et al. «Les régions cérébrales qui se taisent ou s'emballent durant la dépression», Le cerveau à tous les niveaux, 2013, goo.gl/vnCsQJ




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