Qui a fait grisonner Marie-Antoinette?

Stephen Harper peu après sa victoire aux élections...

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Stephen Harper peu après sa victoire aux élections fédérales de 2006, puis vers la fin de son mandat en 2015

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(Québec) CHRONIQUE / «Il y a deux semaines [en 2015, ndlr], j'ai regardé La valise verte aux Grands Reportages, à RDI. On y disait que les cheveux du consul du Portugal à Bordeaux avaient blanchi en trois jours, lors de moments particulièrement difficiles pour lui. J'ai aussi déjà entendu dire que les cheveux de la reine Marie-Antoinette avaient blanchi très rapidement lors de son emprisonnement. Est-ce possible qu'un choc émotif fasse blanchir les cheveux si rapidement?» demande Monique Bolduc, de Québec.

Il y a longtemps que cette question intrigue les savants de toutes les sortes. La mention la plus ancienne connue de ce phénomène est inscrite dans le Talmud, un texte sacré du judaïsme. La «petite histoire» a retenu quelques autres cas célèbres, comme celui de Marie-Antoinette et celui de l'homme politique et philosophe anglais Sir Thomas More - qui aurait lui aussi grisonné tout d'un coup la veille de son exécution, en juillet 1535. Et pour tout dire, ces récits ont même leur appellation contrôlée en médecine: canities subita, «blancheur subite».

Mais cela n'en est pas moins un sujet très, très controversé. Si les sources historiques peuvent nous renseigner sur le passé, en effet, elles sont aussi connues pour colporter leur lot de rumeurs, d'exagérations et de figures de style. Dans ce qu'elles contiennent, il faut en prendre et en laisser, n'importe quel historien vous le confirmera. Si bien qu'on n'est toujours pas tout à fait certain qu'il s'agisse d'un phénomène réel.

Ce n'est pas pour rien que, pas plus tard qu'en 2013, un trio de chercheurs en médecine a senti le besoin de réexaminer tous les récits de canities subita des cheveux répertoriés dans la littérature médicale depuis le début du XIXe siècle. Sur 196 cas recensés, 44 ont été «authentifiés» par un médecin qui a vu lui-même le blanchissement éclair, 82 sont «non authentifiés» (le médecin n'avait vu le patient qu'après la décoloration), 37 étaient «anecdotiques» (le médecin rapportait ce qu'un tiers lui avait raconté) et 33 n'étaient «pas clairs». Dans une bonne majorité des cas (126), le déclencheur apparent était un stress émotionnel intense.

Mais voilà, il faut insister sur le mot apparent, ici, parce qu'il y a un ou deux petits points qui continuent d'alimenter le scepticisme sur ces histoires. D'abord, bien que ce soit là une croyance largement répandue, le lien entre le stress émotionnel et le grisonnement des cheveux n'est pas particulièrement bien démontré en science. On trouve bien, ici et là sur le Web, des photos de présidents américains qui les montrent beaucoup plus gris à la fin de leur huit années de pouvoir qu'au début, mais cela n'est pas aussi significatif qu'il n'y paraît à première vue: beaucoup de politiciens atteignent le sommet de leur carrière à un moment de leur vie où, justement, les cheveux blanchissent naturellement chez la plupart des gens. Barack Obama, par exemple, est arrivé à la Maison-Blanche à 47 ans, George W. Bush en avait 54, Stephen Harper avait 46 ans quand les Conservateurs ont décroché un premier mandat en 2006, etc.

Les études sur la décoloration hâtive des cheveux pointent toutes, quant à elles, vers des causes principalement génétiques sur lesquelles l'environnement a peu de prise.

Pigments «disparus»?

En outre, même si l'on accepte que le stress fasse blanchir les cheveux, cela ne règlerait pas un point d'achoppement majeur. Les cheveux, en effet, sont produits par des cellules appelées keratinocytes, c'est-à-dire des sortes de cellules-souches qui engendrent continuellement de nouvelles cellules qui sont, elles, appelées à mourir rapidement. Une fois mortes, ces cellules sont constituées en grande partie de la même substance que les ongles, une protéine nommée kératine et qui est transparente. Ce qui les rend bruns, noirs, blonds ou roux, ce sont deux pigments produits par d'autres cellules (les mélanocytes) situées à la base des cheveux: l'eumélanine, dont la couleur varie du brun au noir, et la phéomélanine, qui va du jaune au rouge.

Avec l'âge, cependant, les mélanocytes cessent de fonctionner normalement, par des mécanismes qui n'ont pas encore été complètement élucidés. Mais, quelles qu'en soient les raisons, le fait qu'un mélanocyte cesse de produire des pigments n'efface pas instantanément les pigments qui étaient déjà présents, «plus haut» dans le cheveu. Il faut attendre que la «repousse» blanche soit suffisamment longue ou que le cheveu tombe et soit remplacé par un autre, décoloré, pour que cela paraisse, ce qui peut prendre des mois. Et c'est bien ce qui embête les chercheurs qui se sont penchés sur les cas grisonnement éclair: ces pigments ne peuvent pas disparaître comme par enchantement alors, si ces récits sont véridiques, qu'en advient-il?

Dans un texte paru en 2008, des chercheurs ont examiné une à une les hypothèses proposées au fil du temps pour l'expliquer. La plupart ne tiennent pas la route, selon eux; par exemple, d'aucuns ont déjà avancé que des cellules «pigmentophages» puissent vivre dans les cheveux et se nourrir des pigments, mais aucune cellule de la sorte n'a jamais été observée. Les auteurs ne retiennent que deux possibilités pour expliquer ces «miracles». Il est possible que le stress, qui est connu pour accélérer le cycle des cheveux (qui poussent, stagnent puis tombent avant d'être remplacés par de nouveaux), puisse à l'occasion faire tomber préférentiellement les cheveux colorés et laisser derrière les cheveux blancs. Possible...

Mais les auteurs évoquent aussi, plus prosaïquement, l'idée que beaucoup de «blancheurs subites» comme celle de Marie-Antoinette s'expliquent simplement par le fait que les teintures que la noblesse du XVIIIe siècle se mettait dans les cheveux n'étaient pas permanentes: il suffisait d'un bref séjour en prison pour qu'il n'en reste plus rien...

Sources:

- Michael Nahm et al., «Canities Subita: A Reappraisal of Evidence Based on 196 Case Reports Published in the Medical Literature», International Journal of Trichology, 2013, goo.gl/ipeY0I

- Anne-Marie Skellett et al., «Sudden whitening of the hair: an historical fiction?», Journal of the Royal Society of Medicine, 2008, goo.gl/dicTzD

- Joseph Saling, «The Effects of Stress on Your Hair», WebMD, 2011, goo.gl/dLmBDX




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