Les vertus de l'eau d'égout

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Dans le Gange, des chercheurs ont trouvé des concentrations de coliformes variant de 4000 à 160 000 unités par 100 millilitres d'eau. En comparaison, on en compte habituellement entre 100 et 150 dans le fleuve Saint-Laurent en face de Québec.

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(Québec) CHRONIQUE / «Je suis toujours étonné de voir que des gens peuvent se baigner dans des égouts à ciel ouvert, comme le fleuve Gange, en Inde, ou boire de l'eau dans certains pays sans en subir de conséquence, alors que nous, si nous en buvons ne serait-ce qu'un peu, nous attrapons la tourista ou d'autres maladies... Qu'est-ce qui explique cela? Est-ce uniquement parce qu'ils développent des anticorps avec le temps, ou sont-ils aussi malades sans qu'on le sache?» demande Jacques Émond.

En général, ce sont des mesures d'hygiène déficientes dans les restaurants que fréquentent les touristes dans certains pays qui mènent à la tourista, ou diarrhée du voyageur, ou peu importe comment l'on choisit d'appeler ce qui est essentiellement une bonne «gastro». Mais il est aussi vrai que des milliers, voire des millions d'Indiens se baignent chaque jour dans le Gange et ne semblent pas, vu d'ici, en souffrir plus qu'il faut, même si ses eaux sont spectaculairement polluées.

Un grand nombre d'usines, bien sûr, y déversent un chapelet de substances chimiques en grande quantité. Mais la pollution bactériologique, comme le note notre lecteur, y est peut-être encore pire. En Inde comme dans bien d'autres endroits du monde - c'est même toujours le cas dans certains coins du Québec, malheureusement -, les égouts sont pour la plupart déversés directement dans les cours d'eau, sans traitement. Multipliez cette pratique par les 500 millions de personnes qui vivent dans le bassin versant du Gange et vous vous retrouvez avec une sacrée soupe de microbes...

Comptons les coliformes

On mesure généralement cette pollution en faisant le décompte d'un type de bactéries nommées coliformes. Ces derniers sont un grand ensemble un peu disparate regroupant bien des espèces différentes, mais qui partagent quelques caractéristiques - forme de bâtonnet, capables de fermenter le lactose (le sucre présent dans le lait), etc. En eux-mêmes, les coliformes ne sont pas forcément nocifs pour nous, bien qu'il en existe des souches virulentes. Mais leur présence et, surtout, leur abondance servent d'indicateur, puisqu'il est solidement démontré que plus il y a de coliformes dans l'eau, plus le risque qu'elle abrite aussi des bactéries et des virus pathogènes est important.

Les barèmes établis pour la qualité de l'eau (potable, juste pour la baignade, juste pour les activités aquatiques comme le canot, etc.) varient d'un pays à l'autre, mais on considère au Québec que l'eau est propre à la consommation quand elle contient moins de 10 coliformes vivants par 100 millilitres - dans le jargon des microbiologistes, on parle de «10 unités formant des colonies», ou UFC, par 100 ml - et qu'elle est baignable sous les 200 UFC/100 ml.

Dans le fleuve, en face de Québec, on compte habituellement entre 100 et 150 UFC/100 ml, mais cela peut varier pour la peine. Songeons simplement au fait qu'après une forte pluie, quand certains égouts pluviaux et sanitaires de Québec se mélangent, on atteint souvent les 3000 UFC/100 ml dans le bas de la rivière Saint-Charles.

Et le Gange, lui? Dans une étude publiée en 2014, une équipe indienne a analysé des échantillons prélevés à 16 endroits sur les 500 derniers kilomètres, ou à peu près, du fleuve sacré. Ils ont trouvé des concentrations de coliformes variant entre 4000 et... 160 000 UFC/100 ml.

Or des milliers, sinon des millions d'Indiens s'y baignent régulièrement, apparemment sans mal. Comment font-ils?

Il y a une part d'endurcissement là-dedans, c'est évident. S'ils ne tombent pas tous malades sur-le-champ, c'est qu'ils l'ont été dans le passé et ont développé une résistance, ou que leur corps s'est habitué à avoir continuellement toutes sortes de bactéries dans l'intestin et n'y réagit plus beaucoup.

Mais on aurait tort de croire que l'eau du Gange ne rend jamais malades les Indiens qui s'y aventurent. Ils attrapent ces microbes comme n'importe qui d'autre. C'est même un problème de santé publique très grave dans le sous-continent : la gastro sévère, à cause de la diarrhée qu'elle provoque, fait parfois perdre plus de fluides qu'il n'est possible de remplacer, ce qui mène à une déshydratation qui peut être fatale, surtout chez les enfants en bas âge. La diarrhée sévère est la troisième cause de mortalité infantile en Inde, où elle fauche chaque année la vie de 334 000 bambins, d'après l'Organisation mondiale de la santé - mais la saleté du Gange n'est pas seule responsable, notons-le. 

Et les adultes aussi attrapent ces microbes, bien qu'en moindre nombre et de façon moins spectaculaire que les enfants. Dans un article paru en avril dernier, le Times of India rapportait que l'été particulièrement chaud qu'a connu le pays était propice aux gastroentérites et aux problèmes respiratoires et que «même les adultes, dont le système immunitaire est supposément plus robuste, n'ont pas été épargnés».

Alors oui, les gens qui se baignent dans le Gange sont plus habitués à ces microbes et courent moins de risque de maladie que si des Occidentaux comme nous, vivant depuis des décennies dans un environnement beaucoup plus salubre - certains disent même «trop» salubre, mais c'est une autre histoire -, vont y faire trempette. Mais cela ne veut pas dire que ce risque est nul, bien au contraire : cela demeure un grave problème de santé publique là-bas.

Sources :

Chitralekha Sengupta et al., «Water Health Status in Lower Reaches of River Ganga, India», Applied Ecology and Environmental Sciences, 2014, goo.gl/cQkn2n.

David R. Shlim, «Looking for Evidence that Personal Hygiene Precautions Prevent Traveler's Diarrhea», Clinical Infectious Diseases, 2005, goo.gl/a6vOq9.

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