Le vrai problème avec le pétrole

Les sables bitumineux sont polluants et dégagent davantage... (Photothèque Le Soleil)

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Les sables bitumineux sont polluants et dégagent davantage de CO2 que les pétroles conventionnels par des marges de l'ordre de 18% à 20%.

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(Québec) CHRONIQUE / «Votre dernier papier (Face d'enterrement pour le CO2, avril 2015) m'a étonné. Je n'avais jamais réalisé que même une petite province de 8 millions d'habitants générait plus de CO2, au final, que l'industrie des sables bitumineux. Si on extrapole à l'échelle des États-Unis, du Canada et de l'Europe, ça fait peur... Est-ce à dire que l'on perd notre temps en s'attaquant trop à un seul problème, et qu'il faudrait plutôt diminuer le nombre d'automobiles par exemple?», demande Mathieu Pelletier, qui nous écrit de nulle part ailleurs que de Navua, aux îles Fidji.

L'article auquel réfère notre lecteur portait sur les technologies de séquestration du carbone, qui consistent à isoler le gaz carbonique d'importantes sources de pollution industrielle, puis à enfouir ce CO2 dans le sol, à une profondeur où, à cause de la pression, il cesse d'être un gaz pour devenir un liquide, et où la salinité des eaux souterraines facilite sa dissolution. Le papier répondait à la question de savoir si l'industrie des sables bitumineux ne pourrait pas s'en servir pour réduire son empreinte carbone - la réponse étant : technologiquement, oui, mais économiquement, pas vraiment. Et dans l'article, nous avions glissé que le secteur énergétique albertain avait généré à lui seul l'équivalent de 55 millions de tonnes de CO2 dans l'atmosphère en 2011. Ce qui est à la fois beaucoup et relativement peu. 

Pour un seul secteur industriel, c'est énorme : ces émissions représentent plus des deux tiers de toutes les émissions du Québec au complet, toutes industries confondues et dont la population est le double de celle de l'Alberta. Mais comme le soupçonne notre lecteur, le noeud du problème est peut-être ailleurs.

Il ne fait aucun doute que le pétrole issu des sables bitumineux est plus polluant que le pétrole «conventionnel», comprenons-nous bien. D'immenses bassins de décantation remplis d'eau souillée doivent être aménagés, et plusieurs études ont montré que la pollution générée par l'industrie est détectable à des dizaines de kilomètres à la ronde.

Et ce n'est même pas ce qui inquiète le plus. Alors que l'on pompe, pour ainsi dire, le pétrole «normal» du sol, le pétrole albertain est mélangé à du sable et doit en être séparé. Pour y parvenir, comme il est très visqueux - ou «peu liquide», si l'on préfère -, il faut le chauffer afin de le rendre plus fluide. Et c'est en brûlant du gaz naturel qu'on y parvient. Beaucoup, beaucoup, de gaz : 2,1 milliards de pieds cubes par jour...

Les habitués de cette chronique se souviendront sans doute que nous avons déjà fait l'exercice, ici : en convertissant la quantité de gaz brûlée annuellement par l'industrie des sables, on arrive à une quantité d'énergie (225 000 gigawattheures, GWh) plus grande que toute l'électricité produite par Hydro-Québec

en un an (171 000 GWh). En d'autres termes : même si on transportait toute l'énergie produite par Hydro vers les champs pétroliers albertains, cela ne suffirait pas à remplacer le gaz naturel brûlé par là-bas par la seule industrie des sables bitumineux.

Pas étonnant, donc, que l'Alberta génère plus de gaz à effet de serre que la Belle Province, malgré une population nettement plus petite.

Pas étonnant non plus que l'on entende souvent des groupes écolos dire à quel point cette industrie est polluante. «L'extraction des sables bitumineux rejette de 3 à 5 fois plus de GES que pour les hydrocarbures conventionnels», scande par exemple la page des Amis de la Terre sur le sujet. Et ce n'est pas faux - mais le mot clef, ici, est «extraction». Une étude du ministère américain de l'Énergie parue cette année a comparé l'empreinte-

carbone de 27 sites d'exploitation des sables bitumineux avec avec celle du pétrole conventionnel américain. Elle a trouvé que, du puits à la raffinerie, les sables bitumineux émettent entre 2 et 6 fois plus de CO2 (une fois décomptées les émissions liées au transport jusqu'auxdites raffineries).

Le hic, cependant, est que cette manière de mesurer grossit artificiellement l'impact climatique des sables bitumineux. Le gros des émissions de GES liées aux hydrocarbures, quelle qu'en soit la provenance, survient lors de leur combustion, pas lors de l'extraction ni pendant le raffinage. Même en comptant l'énergie dépensée lors de toutes les étapes, environ 70 % à 80 % des émissions surviennent quand nos moteurs brûlent l'essence, selon des documents de Ressources naturelles Canada. Ce qui ne laisse que 20 % à 30 % pour l'extraction et le raffinage combinés.

Alors oui, les sables bitumineux sont polluants et, oui, ils dégagent plus de CO2 que les pétroles conventionnels. Pas par des marges spectaculaires (de l'ordre de 18 % à 20 %), mais à une époque où il faut rejeter moins de GES dans l'air, la différence reste assez significative.

Il est donc parfaitement logique que le mouvement vert s'oppose à l'exploitation des hydrocarbures en général, surtout lorsqu'ils viennent avec les «dommages collatéraux» des sables bitumineux. Mais il y a sans doute aussi une part de jeu politique dans l'acharnement qu'ils y mettent et dans les proportions qu'ils donnent à l'affaire parce que, comme on vient de le voir, le gros du problème est ailleurs. C'est d'abord le fait de brûler des combustibles fossiles qui émet des GES; la provenance du pétrole, si elle fait une différence, est clairement une question secondaire.

Sources :

  • Hao Cai et al., Well-to-Wheels Greenhouse Gas Emissions of Canadian Oil Sands Products: Implications for U.S. Petroleum Fuels, Environmental Science and Technology, 2015, goo.gl/9O35Iy
  • Richard K. Lattanzio, Canadian Oil Sands: Life-Cycle Assessments of Greenhouse Gas Emissions, Congressional Research Service, 2014, goo.gl/tdwXpt

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