Une brève histoire du tournevis

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Les différentes têtes de tournevisreprésentent les moyens techniquesdisponibles à une époque donnée et les besoins, variables selon le contexte, qui nous ont menés à leur invention.

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(Québec) .«Je me suis toujours demandé pourquoi il y avait plusieurs formes de vis et de tournevis (à tête carrée, étoile, plate...). Ce serait tellement plus simple d'avoir une forme universelle. La seule raison qui me vient à l'esprit est que ce doit être une technique de marketing qui force à acheter plusieurs tournevis. Mais est-ce si payant de vendre ces outils-là?» demande Étienne Poulin.

La vis elle-même, en tant que simple tige munie de filets en vrilles, a une très longue histoire. Dès l'Antiquité, on utilisait des «vis d'Archimède», soit de grosses vis en bois sans pointe ni tête, que l'on faisait tourner dans des tubes afin de pomper l'eau. Les Romains s'en servaient également dans des dispositifs pour presser les olives. Mais comme manière d'assembler des matériaux de construction, la «vis de fixation» est beaucoup plus récente.

En français, d'après le Petit Robert, le mot «tournevis» remonte à 1676. On peut certainement présumer que son invention est plus ancienne que cela, survenant possiblement à la fin du Moyen Âge, mais son usage devait être rare, car à l'origine la fabrication des vis se faisait à la main, donnait des résultats très imparfaits et, surtout, était bien plus coûteuse que le recours à de simples clous.

Selon l'ouvrage One Good Turn. A Natural History of the Screwdriver and the Screw, il faut attendre le milieu du XVIIIe siècle avant que ne soit mis au point une technique industrielle de fabrication des vis. Et encore, la première usine de vis, en Angleterre, a fait faillite après quelques années d'exploitation, faute de marché.

Les toutes premières vis étaient en fait des boulons, dont la «pointe» était plate et la tête, carrée ou hexagonale; on les serrait bien entendu avec une clé, pas avec un tournevis. Les premières «vraies» têtes de vis apparurent plus tard et étaient du type «fendue» (ou «à tête plate», si l'on préfère), pour la simple et bonne raison que c'était la méthode de fabrication la plus facile. Pas besoin de faire un trou d'une taille et d'une forme précises, comme pour les têtes carrées ou les clés Allen. Pas besoin de machinerie non plus : un artisan pouvait faire une tête fendue grâce à un simple trait de scie.

Mais tout menuisier, qu'il soit professionnel ou du dimanche, sait très bien que la simplicité de fabrication de la tête fendue vient avec son lot de problèmes. Il est en effet difficile de maintenir le tournevis en place - et cela devient presque impossible quand il faut travailler dans une position inconfortable, à une seule main. «Entre 1860 et 1890, une foule de brevets furent déposés aux États-Unis pour des tournevis à tête magnétique, pour des gadgets qui retenaient les vis, pour des fentes qui ne traversaient pas complètement la tête de la vis, pour des doubles fentes ou pour des trous carrés, triangulaires ou hexagonaux», écrit Witold Rybczynski, l'auteur de One Good Turn.

La solution était connue, donc, mais difficilement applicable, car en pratiquant un trou dans la tête de la vis on se trouvait à l'affaiblir. Il fallait trouver un nouveau procédé de fabrication, qui ne vint pas avant le début du XXe siècle. La solution fut brevetée en 1907 par un inventeur canadien, Peter L. Robertson - qui connut un joli succès d'affaire, d'ailleurs, bien que son caractère entêté lui fit apparemment louper de belles occasions, mais ne digressons pas.

Alors voilà d'où viennent les têtes «plates» (facilité de fabrication) et les têtes carrées ou «têtes Robertson», de leur appellation officielle (besoin de maintenir la pointe du tournevis dans la tête de la vis). Mais les têtes «Phillips», mieux connues sous les noms de «cruciformes» ou «en étoile», elles, d'où viennent-elles?

Têtes cruciformes

Elles ont été mises au point pour répondre essentiellement au même besoin que les vis Robertson, mais disons qu'elles ont dû faire un «petit détour» historique (par l'industrie automobile) avant de se populariser. À l'origine, elles furent imaginées par un certain John Thompson, qui cherchait lui aussi un moyen d'éviter que le tournevis ne perde constamment sa prise, mais il échoua à en répandre l'usage. Il vendit donc ses brevets en 1935 à l'homme d'affaires américain Henry F. Phillips qui, lui, parvint à convaincre dès l'année suivante un fabricant automobile, Cadillac, d'adopter ses vis sur ses chaînes de montage.

À l'époque, les chaînes de montage utilisaient toujours des têtes fendues, avec les mêmes inconvénients que les autres, et l'industrie de l'auto cherchait des solutions pour s'en débarrasser. Or, les têtes carrées ne s'avéraient pas particulièrement bien adaptées pour les machines. Les vis Robertson étaient pour ainsi dire «trop bonnes» à tenir les tournevis en place : à cause de la puissance accrue des visseuses électriques, ces vis-là avaient tendance à s'enfoncer trop profondément et à briser le matériel.

Les têtes cruciformes, elles, même si elles avaient été mises au point pour la même raison que les carrées, n'y parvenaient pas aussi bien. Et sur les chaînes de montage, cette relative «inefficacité» se transformait en avantage, parce que cela faisait sortir les outils des ornières dès que la vis était rivée, ce qui évitait de visser trop profondément. En fait, la tête cruciforme s'est avérée si bien adaptée aux chaînes de montage que, dans les deux ans suivant l'essai par Cadillac, presque toute l'industrie automobile américaine l'avait adoptée.

Il existe bien sûr plusieurs autres types de têtes de vis (Allen, Tri-wing, Torq-set, double carré, etc.), mais l'espace nous manque pour les couvrir toutes. Et de toute manière, les trois principales suffisent pour répondre directement à la question de M. Poulin : non, les différentes têtes de tournevis ne sont pas issues de l'esprit retord d'un marketeur. Ce sont plutôt les moyens techniques disponibles à une époque donnée et les besoins, variables selon le contexte, qui nous ont menés à leur invention.

Source : Witold Rybczynski, One Good Turn. A Natural History of the Screwdriver and the Screw, Harper Flamingo Canada, 2000.

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