De quelle couleur est votre maladie?

La couleur des pilules peut avoir un effet... (Shutterstock, Thirteen)

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La couleur des pilules peut avoir un effet placebo, en plus d'aider à différencier les médicaments. Mais ce sont surtout des considérations de marketing qui motivent les pharmaceutiques à colorer leurs produits.

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(Québec) «Je me demande parfois quels produits sont utilisés pour colorer les pilules qu'on nous prescrit. Avez-vous déjà écrit une chronique à ce sujet?» demande Jeanne Grégoire.

Une bonne majorité des comprimés vendus dans le monde viennent sans colorant ajouté, d'après l'Association américaine des pharmaciens (AAP), mais environ 20 % sont colorés pour une série de motifs sur lesquels, non, je n'ai jamais écrit de chronique. Et c'est bien dommage, car il y a plus à expliquer qu'il n'y paraît dans ces choix de couleur en apparence innocents. Remédions-y (pardon pour le jeu de mots)...

Dans ce «monde fascinant» que sont les colorants alimentaires, comme l'appelle le chimiste de l'Université Laval Normand Voyer, les substances sont classées selon leur innocuité en trois catégories poétiquement nommées «F», «D» et «C» - pour food (aliments), drugs (médicaments) et cosmetics (maquillage). L'idée derrière ce classement, explique-t-il, est que «certains colorants ne sont pas toxiques en faibles quantités [et l'on n'en ingère jamais beaucoup avec les pilules ou les "petites crèmes", NDLR], mais elles peuvent l'être en grandes quantités. Comme on ne peut pas prévoir combien les gens mangent de ceci ou de cela, il peut toujours y avoir des gros amateurs d'un aliment en particulier qui vont en manger vraiment beaucoup, suffisamment pour que, si on le colore avec un colorant D ou C, la dose soit dangereuse».

C'est pourquoi, bien sûr, seules les substances les plus inoffensives sont utilisées dans la nourriture. Et en ce qui concerne les «pilules», cela élimine déjà un certain nombre de colorants qui ne sont classés que «C». Mais ça, c'est la partie facile.

Bonnes propriétés

Parce que le choix du colorant dépend aussi, poursuit M. Voyer, des propriétés physicochimiques du reste de la pilule. «Et un comprimé, c'est complexe, dit-il. [...] Ça contient un faible pourcentage d'ingrédient actif [la substance qui a des vertus thérapeutiques, NDLR], un très faible pourcentage de colorant, un certain pourcentage d'édulcorant, pour donner meilleur goût, et un fort pourcentage d'excipient [toute substance autre que le principe actif visant à donner diverses caractéristiques à la pilule, NDLR], qui permet de former, lorsque l'on met tout ça sous pression dans une machine, un comprimé qui va avoir une texture particulière, qui va être facile à avaler, qui ne se défera pas dans la bouteille, parce que, même si la bouteille est constamment agitée, il doit conserver sa forme.»

Le colorant devra donc avoir les bonnes propriétés pour bien se mélanger avec le reste. Par exemple, s'il est très «lipophile», c'est-à-dire s'il se mélange particulièrement bien et surtout dans les graisses, et que la formulation de la pilule n'en contient pas, «ça va faire un comprimé dont la couleur n'est pas uniforme, ça va faire des petits points de couleur un peu partout et ça ne donnera pas le goût de l'avaler», dit M. Voyer.

Donner le goût de prendre la pilule? Est-ce vraiment pour ce genre de raison que l'on colore les pilules?

Eh bien, oui, confirme le collègue de M. Voyer, Daniel Kirouac, de la Faculté de pharmacie. «Une des raisons derrière les choix de couleur peut être la fonction du produit. Par exemple, les suppléments de fer sont souvent rouges. On joue sur la psychologie des patients parce qu'ils se font dire par leur médecin que c'est pour leur sang, qui lui aussi est rouge», explique-t-il.

Dans un cas comme celui-là, on peut imaginer que la couleur aura des vertus placebo, et les différentes couleurs peuvent aussi aider à différencier les médicaments les uns des autres, mais ce sont surtout des considérations de marketing qui motivent les pharmaceutiques à colorer leurs produits. Car si l'on sait que les médicaments sont efficaces et sécuritaires parce qu'ils ont été testés, il reste que monsieur et madame Tout-le-monde ne lisent pas la littérature savante. C'est d'abord par la couleur qu'ils «abordent» une pilule - d'où l'intérêt de l'industrie à payer un peu plus pour colorer ses produits.

Casse-tête

Fait intéressant, cependant, dans un monde où les compagnies se globalisent et où un même médicament peut être vendu dans de nombreux pays, ces choix de couleurs peuvent s'avérer de joyeux casse-têtes. Et pas seulement parce qu'un colorant doit avoir les bonnes caractéristiques physicochimiques...

Une étude récente publiée dans Color Research and Application a en effet trouvé - ou «reprouvé», puisque c'était connu en anthropologie - que les réactions aux couleurs varient d'une culture à l'autre. Menée auprès de 2000 personnes dans 12 pays des Amériques, d'Europe et d'Asie, l'étude a présenté 27 couleurs et demandé aux participants de se prononcer sur ce qu'elles évoquaient pour eux en matière d'efficacité d'un médicament (rapidité des effets, puissance, sécurité, etc.), d'émotions (excitation, confiance, etc.) et de préférence pour un produit (nouveauté, cherté, qualité, etc.).

Les réactions à certaines couleurs se sont révélées presque universelles. Ainsi, le noir est vu négativement pratiquement partout, évoquant pour les participants le dégoût et l'échec - sauf au Japon, où le noir est considéré comme calmant. De même, le rouge est vu d'un bon oeil quasiment partout (excitant ici, évoquant le bonheur là), sauf auprès des Coréens, qui l'associent au dégoût, des Indiens qui y voient un avertissement, et des Japonais pour qui le rouge évoque l'inconfort.

Mais d'autres couleurs se sont révélées de véritables fourre-tout. Le bleu, par exemple, est vu avec dégoût par les Chinois et les Français - encore que ces derniers réagissent bien au bleu foncé, qui signale pour eux le soulagement et des attributs de «première classe». Les Brésiliens, eux, ont plutôt vu dans le bleu foncé un signe de sûreté qui provoquait en même temps des émotions de bonheur et d'excitation (!). Et les Américains l'associaient pour leur part à la qualité, à la fiabilité et à la confiance.

Bref, une fois qu'on a demandé «Y a-t-il un médecin dans la salle?», la deuxième question à poser devrait toujours être : «Y a-t-il un anthropologue aussi?»

________

Autre source :Carol Milano. Why Is That Tablet Blue? The Art and Science of Selecting Medication Colors, AAP, 2012. goo.gl/QNYzRD

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