Aux frontières de la folie

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(Québec) «Nombre d'événements tragiques sont présentés aux nouvelles (crimes violents sur des enfants ou sur la conjointe, abus et sévices sexuels abominables, etc.). Dans le langage populaire, nous avons presque toujours la réaction de dire avec conviction : "Il est fou!", "Elle est folle!" Mais qu'en est-il réellement d'un point de vue scientifique? Qu'est-ce que la vraie folie? De quoi est faite cette mince ligne entre, par exemple, une émotion de colère explosive qui fait "perdre les pédales" et la vraie folie? Combien de temps cet état de vraie folie peut-il durer : une heure, une semaine? Si on pouvait passer un scan à une personne souffrant de folie, pourrait-on y voir une différence dans son cerveau avec une personne normale?» demande Charlotte Savard.

Il est vrai que, parmi les nombreux faits divers dont parlent les médias, ceux qui impliquent un agresseur ayant des problèmes mentaux (le plus souvent, la schizophrénie) connaissent généralement un grand retentissement. À peu près tout le monde se souvient de Luka Magnotta, diagnostiqué schizophrène à la fin de son adolescence, qui a tué et démembré un étudiant chinois à Montréal, en 2012. Cette même année, un autre homme qui souffrait de schizophrénie, Pascal Morin, avait tué sa mère et ses deux nièces à Saint-Romain.

Ampleur médiatique

Les médias raffolent de ces histoires parce que, par leur violence insensée, le jeune âge de leur victime, etc., elles frappent l'imaginaire. Cependant, il importe de retenir une chose, ici : l'ampleur médiatique de ces affaires n'est pas (du tout) un bon indicateur de la dangerosité des schizophrènes - ni des autres formes de maladies mentales, d'ailleurs. En fait, dit le psychologue Camillo Zacchia, de l'Institut Douglas en santé mentale, «les gens qui ont une maladie mentale sont plus souvent victimes de crime que criminels. Et leur violence, quand il y en a, est le plus souvent tournée vers eux-mêmes. Le taux de suicide des schizophrènes est 100 fois plus élevé que la normale».

Il y a bien un certain surplus de violence contre autrui qui est associé aux psychoses, poursuit M. Zacchia, mais il est relativement faible et s'explique principalement par la consommation d'alcool et de drogues. Par exemple, une étude récente sur 8000 patients schizophrènes et 80 000 personnes non psychotiques entre 1973 et 2006 a trouvé que les chances de commettre un crime violent (défini comme toute condamnation pour meurtre, assaut, vol, incendie, crime sexuel, menace ou intimidation) étaient environ 20 % plus grandes pour les schizophrènes.

Il y a donc, certes, un surplus de violence chez eux, mais pas par une marge alarmante, et quand on sait que les psychotiques représentent entre 0,5 et 1 % de la population, cela laisse un sacré paquet de crimes violents qui doivent chercher leurs causes ailleurs...

Dans cette même étude, les schizophrènes qui avaient un problème de consommation avaient quant à eux un risque 340 % plus grand de perpétrer des crimes violents - ce qui, notons-le, n'est pas tellement plus élevé que le taux de violence des non-schizophrènes qui consomment. Ce n'est pas pour rien que, selon des statistiques fédérales, pas moins des trois quarts des meurtres commis au Canada en 2012 impliquaient un assassin qui était sous l'effet de l'alcool ou de la drogue. Les trois quarts...

Cela dit, il y a quand même une différence, ne fût-ce qu'une «mince ligne», entre la maladie mentale et la sanité, non? Eh bien, oui... et non.

De manière générale, dit le psychiatre de l'Institut universitaire en santé mentale de Québec Marc-André Roy, «on a longtemps eu tendance à considérer les maladies mentales comme des phénomènes bien compartimentés, mais il faut reconnaître qu'on a plutôt affaire à des continuums [soit une sorte de dégradé allant de sujets sains, à moins sains, à limite malades et à carrément malades, sans ligne de démarcation claire entre les catégories, NDLR]. On essaie de baliser ça le mieux possible, mais même pour les psychoses, on voit un continuum. [...] Il y a des gens qui ont des hallucinations sans être schizophrènes. Il y a des partisans des théories du complot qui ne sont pas si différents de patients psychotiques. Il y a beaucoup de recherche qui se fait sur les gens qui sont juste en dessous des seuils diagnostics, et quand on regarde ce qui fait que certains font la transition entre avoir des idées un peu marginales et avoir un diagnostic de maladie mentale, on se rend compte que ça tient parfois à pas grand-chose».

Critères du diagnostic

Les «psys» utilisent essentiellement deux critères pour tracer une ligne dans ce continuum : la souffrance du patient, qui n'est certainement pas un état normal, et l'«atteinte au fonctionnement» - c'est-à-dire, est-ce que le trait psychique rend la personne dysfonctionnelle dans sa vie de tous les jours.

Ce sont là des critères tout à fait défendables, mais le fait est que la «vie de tous les jours» n'a pas toujours été la même. Cela signifie que la limite entre la maladie mentale et la sanité peut bouger d'une époque à l'autre, d'un contexte à l'autre, remarquent nos deux experts.

Ainsi, ce n'est sans doute pas un hasard si l'hyperactivité n'est devenue une «maladie» que tout récemment : à l'époque où la majorité d'entre nous n'allions pas, ou brièvement, à l'école, et travaillions ensuite aux champs (ce qui était physiquement très exigeant), les hyperactifs n'étaient probablement du tout dysfonctionnels. Du moins, pas ceux dont le «mal» n'était pas trop prononcé. De même, on peut imaginer qu'un grand narcissique qui tournerait mal s'il naissait dans une famille pauvre et peu instruite pourrait très bien fonctionner s'il était, disons, prince héritier d'une monarchie absolue et entouré de serviteurs.

Bien sûr, il existe des troubles psychiques qui, non traités, sont très handicapants, peu importe le contexte - que l'on songe à ceux qui impliquent une perte de contact avec la réalité. Mais il reste que la «ligne» entre la sanité et la «folie», pour reprendre les termes de notre lectrice, est souvent très «mince» et, parfois, mouvante.

Autre source

SEENA FASEL et autres. «Schizophrenia, Substance Abuse and Violent Crime», Journal of the American Medical Association, 2009. http://goo.gl/2p2lqk

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