Une explication que l'on entend fréquemment, et depuis longtemps, veut que les courbatures s'expliquent par l'accumulation d'acide lactique dans les muscles. A priori, c'est une hypothèse qui semble pleine de bon sens. Normalement, en effet, nous brûlons des glucoses afin de produire l'énergie dont nous avons besoin; cette combustion, qui d'un point de vue chimique consiste essentiellement à recombiner les sucres (C6H12O6) avec de l'oxygène (O2), génère deux déchets, soit de la vapeur d'eau (H2O) et du gaz carbonique (CO2). Mais lorsque nous devons fournir un effort intense et soutenu, la circulation sanguine n'a pas toujours le temps d'acheminer aux muscles autant d'oxygène qu'ils en ont besoin.
Il devient alors physiquement impossible de brûler assez de sucres pour produire toute l'énergie nécessaire, mais nos cellules musculaires doivent tout de même trouver le moyen de compenser, sous peine de cesser de se contracter - de «paralyser», si l'on préfère. C'est pourquoi, tout en continuant de consumer ce qu'elles peuvent, elles commencent alors à fermenter des sucres au lieu de les brûler. En procédant ainsi, chaque molécule de glucose rend nettement moins d'énergie - 18 fois moins, pour être précis, quoique les réactions chimiques impliquées sont 2,5 fois plus rapides -, mais quand l'oxygène manque, nos cellules n'ont guère d'autre choix. Et cette fermentation, en sautant quelques étapes, produit de grandes quantités d'un déchet, l'acide lactique (C3H6O3), qui est le suspect le plus fréquemment accusé de causer des courbatures.
Non coupable
Mais s'il n'est certainement pas une bonne idée d'accumuler de cet acide dans ses muscles, il est tout de même grand temps de relaxer l'accusé, dont l'alibi est imparable. D'abord, font valoir ses avocats, l'acide lactique est éliminé et convoyé dans le sang, comme tous les autres déchets cellulaires, et des études ont montré qu'il disparaît en une heure environ. Le suspect a donc quitté la scène du crime depuis longtemps quand les courbatures surviennent, de 24 à 48 heures après l'effort, signe qu'il ne peut en être la cause.
En outre, ajoute la défense, ce sont surtout les gens peu entraînés qui souffrent de courbatures; un habitué du jogging, par exemple, n'en ressentira presque jamais après avoir fait son parcours habituel - bien qu'il ait très bien pu en avoir après ses premières courses. Or si l'exercice régulier améliore le cardio et la capacité du sang à transporter de l'oxygène, ce n'est pas au point d'annuler le recours des cellules à la fermentation lactique. L'acide lactique peut donc être présent sans qu'il y ait de courbature.
Depuis que ce pauvre acide a été renvoyé de prison avec les excuses des autorités, les soupçons de la science se sont tournés vers un autre malfrat, le dommage musculaire. Il se pourrait en effet que les courbatures ne soient rien d'autre que cela: sans aller jusqu'à parler de la rupture de certaines des microfibres qui constituent nos muscles, il reste qu'un effort intense et pour lequel on est mal préparé endommage souvent certaines parties du muscle, notamment des assemblages de protéines nommés sarcomères, essentiellement en les étirant, d'après ce qu'on a pu observer au microscope. Cette hypothèse a l'avantage d'expliquer pourquoi les «muscles qui boudent» nous font mal seulement quand ils sont contractés ou se font palper, pas quand ils restent au repos.
Mais comme l'écrit le chercheur en éducation physique Ken Nosaka, de l'université australienne Edith-Cowan, dans un chapitre du livre Skeletal Muscle Damage and Repair, ce suspect-là aussi a le même alibi que l'acide lactique. Que l'on mesure le dommage musculaire par la perte de force, par l'enflure ou par d'autres indicateurs, l'amplitude des dommages n'évolue pas en même temps que les courbatures. En outre, fait-il remarquer, le fait de remobiliser les muscles endoloris 24 ou 48heures après le premier exercice n'empire pas les dégâts, mais fait plutôt disparaître la douleur - après 5 à 10 minutes plus pénibles - ce qui semble contredire l'idée selon laquelle la douleur servirait à protéger les muscles froissés.
«Les stimuli qui conduisent les nocicepteurs ou d'autres récepteurs à envoyer un signal de douleur musculaire n'ont pas été complètement identifiés. [...] Les courbatures sont associées à des dommages musculaires causés par des exercices excentriques [qui impliquent des muscles dont la contraction fait s'éloigner ses points d'attache sur les os, N.D.L.R.]; toutefois, on comprend toujours mal la séquence d'événements qui mènent aux courbatures», conclut M. Nosaka.
La «police» poursuit son enquête...
Sources: ELAINE N. MARIEB. Biologie humaine, 2e éd., ERPI, 2008.
KEN NOSAKA. «Muscle Soreness and Damage and the Repeated-Bout Effect», Skeletal Muscle Damage and Repair, 2008, http://books.google.ca/booksid=ueMh1x7kFjsC&pg=PA59&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false.