Les vestiges archéologiques laissent malheureusement peu de poigne pour savoir si l'âge des cavernes était une époque de petits couples rangés ou de partouses préhistoriques. Heureusement, l'évolution a laissé sur le corps de l'homme moderne quelques marqueurs qui, s'ils sont imparfaits, peuvent tout de même donner une petite idée d'où nous venons.
Comme l'écrit le biologiste américain Jared Diamond dans son magnifique ouvrage The Third Chimpanzee, le «dimorphisme sexuel» (c'est-à-dire la différence de taille entre le mâle et la femelle d'une même espèce) est un de ces indicateurs. Chez les espèces qui forment des couples stables et où la compétition sexuelle entre mâles est minime, les gros bras ne confèrent aucun avantage évolutif - chez le gibbon, par exemple, où les couples restent unis toute la vie, mâle et femelle ont le même poids en moyenne. Mais chez le gorille, dont le mâle règne sur des harems de trois à six guenons, la rivalité entre mâles est autrement plus intense, et le mâle pèse en moyenne deux fois plus que la femelle.
Il semble que ce dimorphisme ait été moyen chez Néanderthal et prononcé chez Homo habilis, mais la question n'est pas réglée en ce qui concerne les australopithèques.
Entre les deux pôles
Et nous, dans tout ça? Il va sans dire que la culture joue un rôle prépondérant chez nous, mais le dimorphisme sexuel, avance Diamond, nous place entre les deux pôles : plutôt monogames, parce que l'éducation des petits humains demande des investissements de temps et de ressources à peu près sans équivalent dans le monde animal; mais «modérément polygame», puisque l'homme est en moyenne 8 % plus grand et 20 % plus lourd que la femme.
«Par "modérément polygame", écrit M. Diamond, je veux dire que la plupart des chasseurs-cueilleurs ne pouvaient pas supporter plus d'une famille, mais que quelques chefs plus puissants pouvaient avoir plusieurs femmes.» Si étonnant que cela puisse paraître, la taille des testicules raconte essentiellement la même histoire. En moyenne, celles de l'homme moderne pèsent 42 grammes, ce qui, en tenant compte du poids corporel de chaque espèce, le place entre les fidèles gibbons, dont les bijoux de famille sont beaucoup plus petits, et les libertins chimpanzés, qui forniquent si souvent et avec tant de partenaires que les mâles doivent produire énormément de sperme pour avoir une chance raisonnable de féconder une femelle. De ce point de vue aussi, Homo sapiens est une sorte de «polygame du dimanche».
(À ce stade-ci de la chronique, l'auteur de ces lignes commence à se dire qu'il ferait mieux de jeter le journal avant que sa blonde ne le lise. Il tient aussi à préciser, au cas où elle irait fouiller dans le bac bleu, qu'il se dissocie entièrement des moeurs scandaleuses de ses ancêtres et des primates inférieurs, et que les seuls enfants qu'il a engendrés sont les deux garçons que lui a donnés ladite blonde. Enfin, ceci au meilleur de ses connaissances, évidemment, mais c'est vraiment pas le moment de chipoter là-dessus, OK?)
Examinons un dernier indicateur, plus spéculatif, mais peut-être plus parlant encore : le ratio de la longueur de l'index sur la longueur de l'annulaire, aussi nommé indice de Manning ou ratio 2D:4D (pour 2e doigt / 4e doigt). À première vue, cela peut sembler assez farfelu merci, mais l'idée derrière ce marqueur est que, chez le foetus, la croissance de l'index est favorisée par l'oestrogène, tandis que celle de l'annulaire est en partie dictée par la testostérone.
Résultat : les femmes ont un rapport 2D:4D presque égal à 1, ce qui signifie que leur index est en moyenne presque aussi long que leur annulaire, tandis que ce ratio tourne plutôt autour de 0,96 chez l'homme. En outre, le taux de testostérone pendant la grossesse - car les femmes en produisent quand même un peu - a une incidence sur ce ratio chez son bébé. Et chez l'humain, un indice de Manning bas, donc plus «masculin», est associé statistiquement à un certain niveau d'agressivité et des comportements sexuels plus ou moins polygames.
Une anthropologue britannique, Emma Nelson, a par ailleurs trouvé récemment le même genre de lien chez 37 espèces de primates : en moyenne, celles qui forment des couples stables ont les plus hauts ratios index-annulaire, les gibbons mâles ayant les plus fortes valeurs, à 1,068. Les singes plus polygames et plus compétitifs montrent à l'inverse des ratios plus bas - le chimpanzé mâle se trouve à 0,898, mais quelques espèces descendent sous 0,8.
Et à la fin de 2010, Mme Nelson a appliqué ce «nouvel outil» à la lignée humaine. L'exercice, avertit-elle, est très «spéculatif à cause de la faible taille de l'échantillon», qui était de cinq mains fossiles ou moins par espèce, et on ne peut donc pas en tirer de conclusion ferme. Mais comme on n'a pas beaucoup d'autres clefs pour entrer dans la chambre à coucher de nos ancêtres, il faudra se contenter de celle-ci, avec son trousseau de bémols.
Résultats : les lointains ardipithèques, qui vivaient il y a de quatre à six millions d'années, étaient de sacrés satires, avec un 2D:4D de 0,899. Les australopithèques (deux à quatre millions d'années) semblaient, quant à eux, nettement plus sages (0,979), tandis que les hommes de Néanderthal ont apparemment fait une sorte de retour à la nature, ayant un ratio de 0,928. Les Homo sapiens archaïques (du moins les hommes de Qafzeh étaient à peine moins volages (0,935).
Autres sources :
» CAMILLE LAMOTTE, «Les empreintes de main se donnent un genre», CNRS - Le journal, CNRS, 2006, http://www2.cnrs.fr/journal/2596.htm
» EMMA NELSON et al. «Digit Ratio Predicts Polygyny in Early Apes, Ardipithecus and Early Modern Humans But Not in Australopithecus», Proceedings of the Royal Society - Biological Sciences, 2010.
» EMMA NELSON et SUSANNE SCHULTZ, «Finger Length Ratio (2D:4D) in Anthropoids Implicate Reduced Prenatal Androgens in Social Bonding», American Journal of Physical Anthropology, 2010.