À vue de nez, en effet, ces «draperies» ne sont pas seulement jolies, elles sont surtout très étonnantes. Par bonheur, les formes plus ou moins fantaisistes que la glace prend parfois le long du fleuve sont assez bien étudiées, et il s'agit là d'un dada d'Yves Bégin, directeur du Centre Eau, Terre et Environnement de l'Institut national de recherche scientifique (INRS-ETE).
D'emblée, M. Bégin constate que le rideau épouse très exactement le contour du «pied de glace» (plaque qui s'accroche à la rive), ce qui exclut qu'il soit formé d'une couche de «glace de couverture» (glace qui se forme par-dessus la banquise) qui se serait brisée et serait tombé. De plus, notait cette semaine le chercheur dans un échange de courriels, «partout [le rideau] prend son ancrage sous une couche de quelques centimètres de glace assez ferme (née de giboulée, slush) étalée de façon continue à la surface du pied de glace. De toute évidence, cette glace n'est pas formée par un recouvrement du pied de glace par la marée».
Voilà donc deux «suspects» exonérés...
Ce qui a plutôt dû se passer, avance M. Bégin, c'est qu'une partie du pied de glace s'est détachée peu de temps avant que la photo ne soit prise, comme en atteste son contour irrégulier - que l'action du vent et des vagues aurait eu le temps d'éroder si la fracture était survenue longtemps auparavant. Il semble qu'à peu près au même moment, un mélange de neige et d'eau se soit formé sur ce qui restait du pied de glace. Des températures autour du point de congélation auraient alors permis à l'eau de s'écouler progressivement.
Cette eau, poursuit-il, «pourrait avoir gelé au fur et à mesure qu'elle s'écoulait à l'emplacement de la falaise [du pied de glace]. L'approvisionnement en eau a cessé avec le gel complet de la slush de surface. Enfin, l'épisode de gel se serait terminé par une neige légère. On voit que la surface est recouverte d'un peu de neige et que celle-ci a collé aussi à la surface externe du rideau de glace, alors qu'elle était probablement encore mouillée».
Une rapide visite dans les archives de Météo Canada tend d'ailleurs à confirmer cette hypothèse. Notre lecteur précise en effet dans son courriel qu'il a croqué la scène «une couple de semaines» avant de nous envoyer sa question, le 14 février 2010. Cela ramène donc autour du 1er février. Or, il y a justement eu un sérieux redoux à la fin de janvier 2010, alors que le mercure était monté jusqu'à 6,5 °C le 25 janvier. De plus, il est tombé 35 mm de «précipitations totales» cette journée-là, fort probablement sous la forme de pluie plutôt que de neige. Il n'y aurait donc rien d'extravagant à supposer qu'une couche de slush a pu se former à ce jour-là sur le pied de glace photographié par M. Labbé.
La température s'est maintenue autour de 0 °C au cours des 36 à 48 heures qui ont suivi, ce qui a fourni des conditions optimales pour qu'un rideau de glace puisse se former.
De la glace qui ne repose sur rien
«J'ai remarqué qu'au printemps, tôt le matin, il est possible d'observer une mince couche de glace blanche recouvrant des dépressions, des trous et que sous cette mince couche de glace il n'y a pas d'eau! Je me suis souvent posé la question de savoir comment se forme cette glace qui ne repose sur rien. Est-ce dû au gel de la vapeur?» demande Frédérick Willème.
Eh bien, non, cela n'a rien à voir avec la vapeur. Le fait que cette couche de glace soit parfaitement plate indique en effet qu'elle s'est formée à la surface, tout aussi plate, de la flaque d'eau avant que celle-ci ne se vide, que ce soit par une petite rigole (assez petite pour que la flaque se forme et que sa surface gèle) ou par un drainage progressif dans le sol.
Ce phénomène, notons-le, ne s'observe pas qu'au printemps, mais aussi à l'automne.