Horaire soir/nuit et vie familiale

«Mes parents ne dorment pas la nuit, ils travaillent.» (Infographie Le Soleil)

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Sophie Gall
Le Soleil

(Québec) «Mes parents ne dorment pas la nuit, ils travaillent.»

Au Québec, les enfants de 8 % des familles pourraient prononcer cette phrase, alors que ceux de 27 % des familles pourraient nuancer en disant qu'un seul de leurs parents travaille de soir ou de nuit.

Un rapport de juin 2012 sur les horaires atypiques et la garde d'enfants d'âge préscolaire, déposé par l'Institut de la statistique du Québec, a mené à plusieurs conclusions sur le type et la fréquence de garde. Le travail de soir ou de nuit du ou des deux parents a une influence sur la vie familiale, ainsi que sur la relation parents-enfants. Mais l'adaptabilité et la résilience des jeunes enfants est telle que la vie, même «à l'envers du monde», peut rouler comme sur des roulettes.

Selon Francine Ferland, ergothérapeute et professeure émérite à l'Université de Montréal, les horaires de travail de soir génèrent sans doute quelques difficultés additionnelles dans l'organisation familiale, mais «gérer le temps et remplir ses différents rôles de parents» est une tâche ardue, peu importe les heures auxquelles on travaille.

La difficulté majeure pour les parents qui travaillent de soir ou de nuit est de trouver des services de garde prêts à accueillir leurs bambins à des heures atypiques. Selon les données du Bureau d'inscription sur une liste d'attente centralisée, dans la région de Québec, il y a deux services de garde (centres de la petite enfance [CPE] ou garderies) qui offrent des heures de soir et de fin de semaine sur la Rive-Sud, trois sur la Rive-Nord. Les proches, les amis, la famille sont alors sollicités.

Prioriser la stabilité

Pour Mme Ferland, deux choses sont essentielles. Du côté de l'enfant, on tente autant que possible d'instaurer une constance et, du côté des parents, il est important d'enrayer toute culpabilité. «Quand le parent se sent bien dans son travail, malgré les horaires de soir ou de nuit, ça a un impact positif sur la relation avec l'enfant et sur l'atmosphère familiale», explique l'ergothérapeute. L'enfant doit sentir que les contraintes d'horaire sont bien vécues par les parents; il les vivra à son tour beaucoup mieux. Évidemment, avoir un horaire stable, même de soir ou de nuit, facilite l'organisation de la vie, ce qui tend à diminuer toute culpabilité que l'enfant a le don de flairer.

La stabilité permet aussi d'instaurer une constance dans la garde des enfants qui sera plus à l'aise dans un environnement prévisible. Les repères des parents, et donc des enfants, sont alors plus faciles à placer.

«Le plus difficile, c'est quand les parents travaillent sur appel et que l'horaire est imprévisible», souligne Mme Ferland. Sylvie Guay, directrice du CPE Le petit train, à Lévis, confirme ces dires : «Les parents qui n'ont pas d'horaires stables cherchent toujours à combler un besoin. Dans ce cas-là, on fait preuve de souplesse, on établit des horaires sur deux semaines.» Dans la fourchette d'horaires de soir (14h45-0h45), ce CPE accueille 24 enfants de tous âges et 10 bébés.

Les parents qui ont la chance d'avoir une place dans un service de garde qui offre des heures de soir viennent chercher leurs rejetons alors qu'ils dorment à poings fermés. «Parfois, les enfants ne se réveillent pas», mentionne Sylvie Guay. Mais quelles sont les répercussions sur ces enfants qui voient leurs nuits entrecoupées? Pour Francine Ferland, il n'y a rien de dramatique. «C'est tout de même un moment où on se retrouve! Si l'enfant se rendort plus tard et qu'au final, il a suffisamment de sommeil, ça peut se faire.» Bien souvent, ces enfants, comme leurs parents, n'auront pas l'obligation de se lever le matin suivant. Tout le monde récupère.

Tous les parents, contraints à travailler de soir ou de nuit ou non, sont à un moment atteint du syndrome du «pas assez de temps avec mon enfant». Sans être fataliste par rapport à nos contraintes, Francine Ferland recommande d'accepter en famille que les conditions de vie sont telles, que cela devrait durer un certain temps et que tout le monde devra s'adapter. Et, dans l'organisation, on ne manquera pas de se ménager des moments de qualité en famille, en couple et en solo. «La qualité du temps passé avec l'enfant est plus importante que la quantité», rappelle l'ergothérapeute. À cet égard, Sylvie Guay ne manque d'ailleurs pas de mentionner que les parents qui travaillent de soir passent souvent plus de temps de qualité avec leurs enfants en journée, puisqu'ils sont moins coincés dans une routine de soir, qui peut s'apparenter à un marathon entre bain, repas, lunch pour le lendemain, histoire, dodo... et ça, c'est quand tout se passe bien.

Apprendre à gérer ses standards

Que l'on travaille selon des horaires atypiques ou non, Francine Ferland ne saurait trop recommander quelques astuces pour éviter de grossir les rangs des parents exténués, irascibles et en proie à la culpabilité. «Diminuer ses standards est un bon truc: on n'est pas obligés d'être toujours des superparents ou des cuisiniers extraordinaires. On peut devenir myopes sur certains détails», mentionne-t-elle en donnant l'exemple d'une maison dans laquelle on n'est pas plus malheureux si elle n'est pas rutilante. «On peut éliminer ce qui n'est pas obligatoire, comme les desserts maison tous les jours...» ajoute-t-elle. Francine Ferland a d'ailleurs écrit un livre intitulé Pour parents débordés et en manque d'énergie, aux Éditions du CHU de Sainte-Justine, un petit bouquin de 120 pages qui pourrait faire une différence dans votre quotidien.

Lise Chrétien, professeure à la Faculté des sciences de l'administration, fait des recherches sur l'harmonisation entre la vie professionnelle et la vie familiale. Elle s'intéresse à tous les travailleurs, avec enfants ou non. Dans tous les cas, «il y a une responsabilité collective pour avoir un bon équilibre entre vie au travail et vie en famille», lance-t-elle d'emblée. «Les organisations, les entreprises peuvent mettre en place des mesures qui aideraient tout le monde. Les municipalités, les écoles ont aussi leur rôle à jouer en développant des services de garde souples, des centres de loisirs.» Mais Mme Chrétien en arrive très vite à l'entraide interpersonnelle, aux services communautaires, peu connus des gens. En ville, on part du principe qu'il y a un service qui va pouvoir nous épauler. On oublie donc nos pairs : voisins, gens du quartier, regroupement de parents, d'aînés, qui ne demandent qu'à donner des coups de main. Ce genre d'initiatives se voient davantage dans les villages, là où les gens se connaissent plus, remarque la professeure. «L'anonymat des villes est un problème pour ça», dit-elle.

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