Le règne du mentir-vrai

Didier Fessou
Didier Fessou
Le Soleil

(Québec) La littérature a encore de beaux jours devant elle. Tout simplement parce qu'elle est le règne du mentir-vrai, comme le clamait Aragon qui était un expert en la matière.

Et le mentir-vrai, c'est ce dont nous avons le plus besoin pour supporter notre misérable condition.

La littérature concerne ceux qui écrivent et ceux, presque aussi nombreux, qui lisent. Ceux qui écrivent et ceux qui lisent aiment bien le faire savoir. Sur Internet, les sites consacrés à la critique littéraire sont légion.

Voici quelques suggestions de livres à l'intention de ceux qui s'adonnent à cet élégant loisir.

Pour commencer, Le dictionnaire du Littéraire. Un ouvrage collectif de 640 pages publié par les PUF sous la direction de Paul Aron, Denis Saint-Jacques et Alain Viala.

Pourquoi ce dictionnaire? Parce qu'en littérature, rien ne va de soi : «Comme la littérature est un objet de passions, chacun se sent en droit d'affirmer avec force des certitudes à son sujet alors que ces certitudes ne traduisent qu'une expérience particulière».

Donc, autant baliser son approche.

Concernant la critique littéraire, il faut prendre en compte les propos de Robert Dion, un prof de l'Université du Québec à Rimouski : «Elle se fonde sur des goûts et des valeurs, mais prétend procéder en fonction de règles et de méthodes».

Il en distingue trois formes : la critique journalistique, qui informe et juge; la critique par des écrivains, qui juge et interprète; la critique universitaire, qui oscille entre recherche et interprétation.

Autre livre digne de mention, le Dictionnaire de critique littéraire dont Armand Colin publie la quatrième édition.

Rédigé par la linguiste Joëlle Gardes Tamine et la spécialiste du théâtre contemporain Marie-Claude Hubert, cet ouvrage de 240 pages s'adresse à ceux qui sont confrontés à la critique littéraire dans le cadre de leur profession, de leurs études ou de leurs loisirs.

Un livre savant. Dans lequel on trouve la définition de mots tels que anaphore, diachronie, ellipse, herméneutique, intertextualité, métonymie, narratologie, psychocritique ou syllepse. Au total, 450 de ces mots exotiques dont la maîtrise et l'usage font de vous un éminent critique.

Mais, entre nous, il vaut mieux laisser ces mots-là au vestiaire quand on s'adresse à monsieur et madame Toulemonde...

Restons dans le sujet avec ce livre de Gaétan Saint-Pierre publié par Septentrion : Histoires de mots solites et insolites. Un surprenant voyage de 334 pages.

Longtemps prof de littérature au collège Ahuntsic, l'auteur s'efforce de retracer les sources de notre vocabulaire. Quatre sources : les mots hérités du latin, du gaulois et du parler germanique; les mots empruntés aux langues étrangères; les mots forgés en fonction des besoins; les mots issus de l'argot.

L'auteur identifie une cinquième source qui n'a d'intérêt que pour les francophones de la vallée du Saint-Laurent : les mots québécois.

Un livre pointu, intrigant et non dénué d'humour.

Qu'est-ce qu'un roman?

Selon Sainte-Beuve, le prince de la critique, un roman est le reflet de la vie d'un écrivain. Sa vie explique son oeuvre : «Je puis goûter une oeuvre, mais il m'est difficile de la juger indépendamment de la connaissance de l'homme même ; et je dirais volontiers : tel arbre, tel fruit».

Sainte-Beuve n'a pas tort. C'est pourquoi de nombreux critiques littéraires sont incapables de dissocier l'homme de l'écrivain.

Dans Contre Sainte-Beuve, Proust dénonce cette méthode : «Un livre est le produit d'un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices».

Ce point de vue surprend car fiction et réalité se conjuguent chez Proust...

Cependant, je suis enclin à penser comme lui et à vouloir juger une oeuvre uniquement par elle-même.

À l'intention de ceux que ces querelles amusent, je suggère Une histoire des romans d'amour de Pierre Lepape. Un livre de 416 pages publié au Seuil.

Où l'auteur explique que peu importe leur genre, les romans fuient les définitions. Ils sont frivoles, suivent leurs propres règles et sont émotifs. En particulier ceux qui nous disent que l'amour est la chose la plus importante de la vie.

Avec lui, on revisite l'histoire de Tristan et Yseut, de Paul et Virginie, du jeune Werther, de Fabrice del Dongo, d'Emma Bovary, d'Anna Karenine, d'Augustin Meaulnes, de Constance Chatterley, et de tant d'autres...

À sa façon, Pierre Lepape réconcilie Sainte-Beuve et Proust : «Les meilleurs romans ne se contentent pas de reproduire la réalité. Ils l'éclairent, ils la montrent comme on ne l'avait jamais vue; ils la découvrent. La fiction devient un modèle autour duquel le réel se pense, se ressent et se rêve».

Deux profs de littérature de l'université McGill, Isabelle Daunais et François Ricard, ont demandé à Gilles Archambault, Nadine Bismuth, Trevor Ferguson, Dominique Fortier, Louis Hamelin, Suzanne Jacob, Robert Lalonde et Monique LaRue d'évoquer leur conception du roman.

Chacun y est allé de son point de vue. Le résultat? Érudit, subtil, mais prévisible : il y a autant de conceptions du roman qu'il y a de romanciers. Il suffisait d'y penser...

Ces réflexions se présentent sous la forme une plaquette de 144 pages, La Pratique du roman, publiée par Boréal.

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