Toutefois, il y a toutes sortes de dépression. On peut être déprimé une journée et en forme le lendemain. Cela arrive à tout le monde et c'est normal. À l'inverse cependant, certaines personnes sont chroniquement en dépression et ne s'en sortent pas. Les différents états dépressifs se retrouvent sur un continuum, du plus léger au pire. On pourrait dire que le spectre de la dépression est très large, partant du simple vague à l'âme jusqu'à des états pitoyables.
En fait, il y a actuellement un débat sur la nature de la dépression. Est-elle vraiment un désordre comme la psychiatrie la conçoit ou ne serait-elle pas tout simplement un mécanisme d'adaptation bénéfique pour l'organisme?
Le malheur ressenti intérieurement n'est-il pas devenu l'objet de diagnostics médicaux comme si on médicalisait le sentiment d'être malheureux alors qu'en réalité il est normal dans une vie de passer par des états d'âme de tristesse et qu'il est même impossible de les éviter? Pour y voir plus clair, on fait des distinctions à l'aide de catégories diagnostiques. Mais l'utilité de ces distinctions est conditionnelle à ce qu'on y perçoive le côté relatif. Le danger pour le patient c'est de s'imaginer qu'il souffre d'une réelle maladie sur laquelle il n'a pas de pouvoir. Les dépressions sont plutôt des états d'âme qui relèvent la plupart du temps d'attitudes face à la vie. On a trop tendance selon mon observation clinique à s'imaginer être la victime d'une défaillance interne de notre «mécanique» et à perdre ainsi la maîtrise de notre destinée.
Or, il faut savoir que la plupart des épisodes de dépression sont déclenchés par des événements traumatisants pour l'individu. Par exemple, la perte d'un être cher à la suite une mortalité ou à la fin d'une relation amoureuse. Ou la perte d'un emploi. Ou même une grande humiliation. Une dépression n'arrive pas par hasard et elle n'est pas le résultat de votre implacable hérédité ou de votre cerveau mal foutu.
De plus, une donnée fondamentale concernant la dépression majeure semble ignorée de la plupart des gens et même des médecins. C'est qu'il y a un lien étroit entre la dépression et les troubles de la personnalité. Aux États-Unis, on rapporte des taux de 50 % à 85 % de troubles de la personnalité chez des patients externes d'hôpitaux consultant pour une dépression majeure. Lors d'une semaine de formation que j'ai suivie avec le psychologue américain et auteur Jeffrey Magnavita, celui-ci avança que les trois quarts des dépressifs auraient une personnalité dysfonctionnelle. Ceci est tout de même bien logique. Ce sont les personnes qui fonctionnent généralement moins bien qui risquent le plus de tomber en panne.
Mais alors, cette «panne» leur servira à tirer des leçons de vie. Et celles-ci diffèrent selon les divers troubles de la personnalité. Adoptant cette perspective, le psychologue américain Bockian, professeur de psychologie à Chicago, a publié un livre qui présente justement le traitement de la dépression à partir des différents troubles de la personnalité. C'est le point de vue le plus pertinent que je connaisse en matière de traitement de la dépression parce qu'il s'attaque à la racine des difficultés et non à des symptômes. Malheureusement, c'est ce que ne font pas les antidépresseurs, car ils prennent soin des symptômes seulement tout en étant inefficaces pour rectifier les troubles de la personnalité.
Finalement, le professeur d'université Paul Andrews conçoit la dépression comme un état naturel et bénéfique par lequel le cerveau compose avec le stress, malgré la douleur ressentie par l'individu. D'ailleurs, la dépression majeure est loin d'être un phénomène isolé puisque 40 % des gens peuvent vivre une dépression majeure à un certain moment de leur vie. C'est comme si le cerveau ralentissait des fonctions telles que l'appétit, le désir sexuel, le sommeil et la connectivité sociale pour concentrer ses efforts sur la résolution de l'événement traumatisant, toujours selon le chercheur Andrews.