Inscrit au patrimoine culinaire québécois au même titre que les traditionnels ketchup rouge et ketchup vert, le petit concombre mariné qui accompagne si bien les sandwichs «pas de croûte» ne pousse plus guère au Québec. De 64 qu'elles étaient en 2000, les fermes de concombres de transformation ne sont plus que 9. La production, elle, a été coupée par cinq. Les fermes qui subsistent sont principalement situées dans Lanaudière et dans la région de Saint-Hyacinthe.
La production de cette marinade est pourtant ancestrale au Québec. Autrefois, toutes les fermières avaient leur petit carré de concombres qu'elles mettaient dans le vinaigre et vendaient au marché pour procurer un revenu d'appoint à la ferme, relate Judith Lupien, directrice générale de la Fédération québécoise des producteurs de fruits et légumes de transformation du Québec.
Marchés internationaux
Au milieu du XXe siècle, l'industrialisation de la production a entraîné l'ouverture de nombreuses conserveries au Québec. Selon Mme Lupien, c'est la concentration des détaillants en alimentation qui constitue le moment charnière pour le déclin de la culture québécoise. Avec un pouvoir d'achat qui permet aux grandes bannières d'aller sur les marchés internationaux, c'est désormais le prix qui fait loi.
La culture du concombre nécessite beaucoup de bras. Or, pas besoin de vous faire un dessin, il n'y a aucune compétition possible entre l'Inde et l'Amérique du Nord (le concombre canadien en arrache lui aussi) en ce qui concerne les conditions de travail et les salaires.
À cela s'ajoutent des exigences phytosanitaires moindres. Un problème qui d'ailleurs ne touche pas uniquement le concombre et l'Inde, mais plusieurs productions ailleurs sur la planète. Alors que les producteurs d'ici doivent se plier à de strictes exigences environnementales, ils se trouvent souvent en compétition avec des pays où la gestion de l'eau ou des sols est déficiente, et recourant parfois à des pesticides interdits ici.
«On est d'accord avec le respect de normes environnementales, mais quand on parle de réciprocité, c'est de ça qu'il s'agit», plaide Mme Lupien.
Un espoir pour l'industrie
Cela étant dit, il y a de l'espoir au pays du cornichon, et une récente transaction pourrait redonner un peu de tonus à l'industrie québécoise. C'est du moins ce qu'espère la Fédération des producteurs de fruits et légumes de transformation, qui se réjouit de l'acquisition des actifs de la compagnie ontarienne Strub's par la Corporation alimentaire Whyte's, une entreprise québécoise ayant son siège social à Sainte-Rose, près de Laval. Avec cet achat, la compagnie fondée en 1892 devient le principal transformateur canadien de concombres.
Selon la Fédération, Whyte's est intéressée à déplacer les activités ontariennes vers son usine de Saint-Louis-sur-Richelieu, ce qui permettrait de consolider la production québécoise, notamment pour le marché des hôtels, restaurants et établissements.
Le déménagement n'est pas fait, cependant, et l'Ontario ferait également des pressions pour garder cette activité chez elle. Une rencontre a eu lieu la semaine dernière avec des représentants de ministères québécois pour les sensibiliser à l'importance de soutenir la compagnie québécoise dans son projet.
En attendant, si vous voulez acheter des cornichons québécois, vous avez intérêt à être attentif, puisque les compagnies ne sont pas obligées d'inscrire le lieu de culture sur le pot. Selon Mme Lupien, la plupart des marques maison ont été produites en Inde, et la populaire compagnie Habitant s'approvisionne en concombres des États-Unis.
Mince consolation
Il ne reste que trois acheteurs québécois, soit deux petites compagnies de Mirabel, Potter's et SG, ainsi que Whyte's, bien sûr. Outre sa propre marque reconnaissable à la photo de la fameuse Mrs. Whyte, et qui porte le logo Aliments du Québec, l'entreprise de Sainte-Rose commercialise aussi les cornichons Coronation. Ceux-ci sont donc québécois... mais pas les petits Gherkins, qui viennent de l'Inde. La grosseur serait d'ailleurs un indice, les nôtres étant plus gros.
Je dois dire que ma propre recherche n'a pas été très concluante, puisqu'aucun des cinq supermarchés que j'ai visités n'avait de produit québécois sur ses tablettes. Mince consolation, j'ai trouvé des Moishes, commercialisés par le steak house montréalais du même nom, et portant la mention «cultivé au Canada». On se rapproche!